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A brûler la garrigue
de Marion Lubreac

 

Nuit après nuit, les frôlements indicibles se précisent.
Lorsque je me suis installée dans cette maison de pleine campagne provençale, je me suis dit que là, au moins, j’allais avoir la paix.
Je sortais complètement délabrée d’un divorce et il fallait que je me reconstruise. M’éloigner de mon ancienne vie. Devenir une autre femme. Changer de peau.
Mon ami, attristé par mon épuisement, m’avait gentiment proposé de venir occuper sa villa. Il n’y est guère. Philippe est en déplacement perpétuel. Que quelqu’un mette un peu de vie dans cette maison si souvent inoccupée le rassurait. Il lui arrive en effet de partir plus d’un mois d’affilée.
- Passe chercher les clés chez le voisin, il bouge peu de chez lui. Tu arrives quand tu veux. Installe-toi comme chez toi, il y a assez de place ! Et profite de la piscine, surtout ! Ça me fera plaisir de savoir que tu te détends, que tu es bien.
J’ai tout de suite accepté son invitation. Et quelques semaines plus tard, j’étais en Provence.


Lorsque j’ai sonné chez le voisin, un cinquantenaire à la stature imposante, j’ai été immédiatement subjuguée par la force qui émanait de lui. Il m’a remis les clés que Philippe lui avait confiées, puis m’a offert un rafraîchissement. Nous avons ainsi fait connaissance. C’était un botaniste de formation aux allures de baroudeur qui avait beaucoup voyagé. Il semblait être un homme profond quoiqu’assez excentrique, comme en attestait la décoration disparate de son intérieur. Je ne pus m’empêcher de lui trouver un charme troublant. D’autant que son regard insistant sur mes courbes et mes seins me gênait un peu. Ses yeux pénétrants me sondaient et j’ai tout de suite décidé de l’éviter.
De toute façon, la maison de mon hôte, surplombée par la colline, est idéale pour se reposer et ne rencontrer personne, si on le souhaite. Face à la terrasse s’étire la vigne à perte de vue.
Tout autour, la garrigue, les oliviers, les figuiers, les merisiers. Mis à part la stridulation fortement présente des cigales, on n’entend aucun bruit. Et la seule maison aux alentours, c’est celle de Jean Pierre.
Je me souviens que m’étais dit que je n’aurais aucun mal à vivre seule. Même si il allait falloir repousser les éventuelles intrusions de cet homme aux yeux étranges.
Un jour, Philippe m’a expliqué que pour faire face à la canicule, mieux valait prendre l’habitude de vivre tous volets fermés pendant la journée.
J’avais choisi la deuxième chambre, celle dont la porte fenêtre ouvre directement sur la vigne. De toute façon, j’ai l’habitude de dormir à la belle étoile. Sitôt la montée de la sève, la nature m’appelle à la nuit. J’offre mon corps nu au vent, et je me sens vraiment en harmonie avec elle. Dès l’arrivée du printemps, j’en reçois le besoin impérieux. Cette union, cette alchimie m’est indispensable. C’est mon côté bestial, dirons nous, ma part d’animalité !
Par forte chaleur, j’évite l’intérieur et je préfère dormir dehors, sur un bain de soleil. J’ai toujours agi ainsi. Il n’y a aucun danger, je pense. Ce village est très calme et la maison réellement loin de tout.

Dès la première nuit, des frôlements inexplicables se sont produits. Je m’étais allongée sous le pin au sortir de la douche, le corps à peine sec, les membres étirés. J’avais abandonné ma peau à l’impalpable langueur du vent. Il devait être minuit. Les yeux clos, je laissais son souffle léger m’envelopper. Je me souviens avoir ressenti un délassement et un apaisement oubliés depuis longtemps. Contre toute attente, je m’étais endormie tout de suite, moi qui avait à l’époque tant de mal à trouver le sommeil. C’est dès cette nuit que je fis mon premier rêve érotique. Un être éthéré s’approchait sans bruit de mon corps offert. Avec une tranquille assurance, il laissait courir ses mains très doucement au fil de ma peau, enveloppant mes pieds de légers massages pour remonter lentement vers l’intérieur de mes cuisses. Cet être avait l’air d’avoir une multitude de doigts qui s’affairaient sur moi avec une sensualité experte.
A mon réveil, vers six heures trente du matin, je me suis souvenue de mon rêve. Comment l’occulter ? J’en étais encore toute émoustillée. Sur le coup, je me suis dit que j’avais décidément bien besoin d’éliminer toute cette tension accumulée au cours des derniers mois. Un rêve érotique provoqué par un vent à peine levé, ça prouvait le désarroi affectif qui avait pris possession de moi.
Je me dis que j’avais sans doute besoin d’un homme avec qui partager ma sensualité. Mais je ne me sentais pas prête, à ce moment là. Pas encore.

J’étais rentrée me faire un café et prendre une douche. Puis je m’étais installée pour boire un grand bol face à la colline. La vue est magnifique. Je me sentais enfin chez moi. Je vis Jean Pierre accompagné de ses chiens me saluer depuis le sentier qui borde la vigne.
Je fronçais légèrement les sourcils. J’étais venue me reposer, oublier et écrire. Me baigner et bronzer. Si possible sans spectateur inattendu, parce que j’aime ne rien porter du tout pour mon entrée dans l’eau. C’est comme ça, le contact de l’eau fraîche, c’est à vous faire hérisser l’épiderme et c’est meilleur. A moi de calculer le temps de sieste de mon voisin pour barboter tranquille et m’étirer au soleil.

Et puis j’avais hâte de retrouver Phil. Il a beau être mon meilleur ami, quand il est auprès de moi, ou quand j’entends le son de sa voix, il m’arrive de ressentir une sorte de désir sourd pour lui. Surtout lorsque je regarde ses mains. Philippe à des mains magnifiques, des doigts longs et souples, des mains de pianiste aurait dit ma grand-mère ! Mais c’est un homme sérieux, qui parle peu, un ascète. Il est capable de rester dans un mutisme total plusieurs heures. Et il est mon ami, juste mon ami. Aucune perversité ne doit entacher notre amitié. – Gardons nous, Marion, ne cessait-il de me rappeler.
J’ai passé des journées entières à me brûler les yeux sur son ordinateur, laissant mon imaginaire se libérer de ses tabous. Tous volets fermés, pour éviter que la chaleur ne m’écrase. Au dehors, les cigales, à l’intérieur, le clapotis de mes doigts sur le clavier. J’écrivais jusqu’à en chavirer, ivre de fixer l’écran, au bord de la nausée.

De temps en temps, il me téléphonait.

-Tu vas bien ? Tu n’as besoin de rien ? Sors un peu, je t’ai laissé les clés de la voiture. Profite de tes vacances pour visiter un peu la région ! C’est si joli la Provence ! Tu te plais au moins, chez nous ?
- Oh oui, je m’y plais, Philippe. Je m’y plais surtout la nuit. Lorsque, cuisses ouvertes, je laisse les aiguilles du pin battre mon épiderme hérissé. Que je me sens pénétrée de partout, envahie, possédée, pour mon plus grand bonheur. Que votre mistral m’offre ce plaisir si particulier. Le vent est mon amant, Philippe, il me fait plier sous lui et me soumet à sa volonté. Mais comment te raconter tout cela au téléphone ? Tu me prendrais pour une folle. Tu me dirais, ma pauvre, tu délires en plein fantasme. Et pourtant, comment te dire : au fil des nuits, les caresses du vent sont plus insidieuses, sensuelles, insistantes et localisées. Je sens son inspire expire sur mon corps, sa langue et ses doigts m’enflammer, sa force me pénétrer.

Le matin venu, je reprends la maîtrise de mes sens et je me demande pourquoi chaque nuit je fais un rêve érotique de plus en plus torride. Moi qui ne rêvais jamais ! Je devrais probablement consulter un sexologue. Et pourtant, la puissance électrique de la nuit est bien réelle.
J’en viens progressivement à désirer tout homme, y compris Jean Pierre. Il est plus âgé que moi, c’est vrai. Mais il est excitant. Et puis mes orgasmes nocturnes m’affament.
Je ne baisse plus les volets maintenant. Penchée sur l’ordinateur, le buste tout juste noué d’un paréo, un œil coulissant vers la vigne, je guette son passage.

Presque chaque jour, il vient me rejoindre et nous discutons. Il sait. Il s’intéresse de près aux croyances et aux cultes vaudous. Il suppose que je suis envoûtée. Il m’a raconté des choses étonnantes. Sa voix calme m’enchante tant que je ne vois pas le temps passer. Tandis qu’il me parle, je sens mon appétit sexuel s’éveiller et le bout de mes seins se durcir. Moi, je suis sûre que c’est lui, le mage qui a fait de moi la soumise du vent.

Il n’est pas rare qu’en début d’après midi, je profite de sa sieste pour aller lui faire une petite visite érotique. La première fois que je suis entrée, il a juste dit : Viens t’occuper de ma queue, ma belle.
Ça nous a semblé normal à tous les deux. J’ai été par le passé une femme très coincée, trop intellectuelle. Mais j’ai besoin de vivre mes fantasmes : le vent du sud me l’ordonne.
Je m’imagine qu’il est un sorcier puissant et qu’il est le maître des éléments.

Ma façon de le regarder est plus qu’ambiguë. J’en ai parfaitement conscience. Il me prend pour ce que je donne. Ou plutôt je viens me repaître de ce qu’il me laisse lui arracher. J’ai perdu beaucoup de poids depuis que je vis ici : Je ne pense plus qu’à une chose. Être flattée, palpée, pénétrée. L’esprit du vent de ce pays me possède, m’habite, m’envoûte. On parle du mistral à tort. J’en ai fait mon amant. J’aimerais juste le voir se matérialiser pour étreindre un corps. Éprouver de tels orgasmes et ne rien pouvoir offrir me frustre…Ma journée entière se passe dans l’attente de cette houle nocturne. Je vis en suspension entre le fantastique et la réalité. Si le réel existe encore. Mon sexe embrasé ne parvient pas à éteindre sa flamme. Je ne suis plus maîtresse de mes pulsions. Je suis dépendante, affamée. Comme ivre. Parfois je me demande si Jean Pierre ne m’a pas droguée. Un botaniste, ça s’y connaît, en plantes.

Philippe a téléphoné. Il rentre ce soir. Je me fous de notre amitié. Quitte à l’enivrer si il ne remarque pas mon impérieux besoin de sexe, je l’entraînerai sous le mûrier et je compte bien affoler ses sens, et me repaître de son corps.
Je rêve de communier avec lui maintenant. Le souvenir de ses mains m’obsède. Je suis avide de le déshabiller, de promener ma langue sur son torse et son sexe, de frotter ma peau brûlante contre lui pour lui communiquer le feu qui m’incendie. J’ai hâte de faire jaillir sa semence entre mes seins gonflés et durcis et laper son foutre.
Je le séduirai. Il le faut. Absolument. Je n’aurai de cesse de l’avoir sous moi. Il est ma proie. Je le veux. Et c’est la peau offerte au vent que je me l’offrirai. Comme pour un rituel festif. Je rêve d’une communion sacrément sauvage !

J’ai appris des plantes et des épices mêlées au vin. Je vais obtenir de lui une fougue bestiale. Et je le baiserai, jusqu’à ce que mon corps apprivoise son embrasement perpétuel. Quitte à le calciner. Deux amis ne doivent-ils pas tout partager ?
Le vent du soir allié au botaniste vaudou m’a transformée en reine de Sabbat.
Parce que oui, j’ai tout appris de Jean Pierre. Il m’a initiée à sa magie sexuelle païenne et je m’en glorifie.
Quand Philippe sera rentré, nous iront prendre un rafraîchissement chez lui : l’une de ces boissons des îles dont il a le secret.
Ce soir, l’alchimie de nos trois corps humains sera parfaite.
A brûler la garrigue, mes feux incandescents s’attiseront au vent, sous les coups de boutoir que j’aurai provoqués.

 

 

 

 

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