La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 

Amère volupté
de Yamada Eimi

Amère Volupté en quatre-vingt dix pages distille une liqueur miel et vinaigre, comme les passions dont on sent dès la première morsure qu’elles sont plus forte que vous, nées pour vous faire souffrir. Mais ces poisons sont si suaves, l’agonie si proche de l’extase, que même si la douleur est déjà là avant que rien n’annonce la fin, le piège a déjà mordu votre chair comme l’hameçon. Nulle créature dotée d’un don pour l’amour ne peut s’en défaire.

Parfois, ces lames là s’introduisent au défaut de la cuirasse d’un homme ou d’une femme, jeune ou mûr, et l’écriture incisive de Yamada décrit le parcours dans son propre cœur de cette incision au scalpel.

Ce roman érotique d’une jeune fille d’alors 26 ans, récompensé d’un prix littéraire au Japon, plonge dans l’immédiat ressenti de l’auteur, émotions brutes, tactiles, physiques bien avant l’évocation d’un sentiment amoureux. Aucune abstraction romantique ne s’interpose entre le désir et l’état de manque.

Présenté comme largement autobiographique, ce récit d’une jeune japonaise obsédée par le corps, la peau, l’odeur et le goût de son amant noir américain, abonde en mots crus sans jamais être vulgaire. Il raconte l’histoire parfois violente d’un désir animal, sans jamais que la bestialité ne corrompe la passion charnelle.
Elle l’a dans la peau, c’est physique et obsédant, elle ne semble plus penser à rien d’autre quand bien même sa vie continue en réalité sans grand changement, y compris son existence en arrière plan de chanteuse de bar et de jazz. La scène de Jazz japonaise est parfois réputée la seconde au monde, après les Etats-Unis.

En réalité, sociologiquement, le roman pourrait être analysé selon une variété d’angles, à commencer par celui du renversement complet de l’attitude de la femme japonaise, échappant au carcan familial et social, puisque aussi bien son amant est en tous points fragilisé, GI fugitif ayant abandonné sa base, hébergé chez elle, sans revenus réels autres que de douteux trafics présents ou espérés. Il est en quelque sorte le mignon entretenu de cette Kim japonaise qui le désire comme ont dit parfois que les hommes désirent les femmes, obsédée par son corps, le voulant pour son cul d’abord, assez peu intéressée en fait par ce qu’il pourrait être d’autre.

C’est une transcription d’une mutation sociale, la femme japonaise ayant l’un des niveaux de vie les plus élevés du monde et un statut juridique de complète parité peut s’émanciper sur son île ou en voyage, avec des hommes occidentaux dit plus distrayant parfois que les mâles japonais, que la presse féminine nipponne dénonce souvent comme enfermés dans le carcan de modèles obsolètes. La réalité de cette mutation, des rapports entre sexes au Japon, du rapport de prééminence économique entre le Japon et les pays d’Europe ou d’Amérique, peut se retrouver en filigrane du livre. Mais ce n’en est pas le sujet.

La passion charnelle est au premier plan devant l’objectif et obture sur le coup toute autre lecture. La narratrice se mord les lèvres pour ne pas gémir d’envie et de peur de manquer, trop fort pour que son cerveau ne s’égare à aucun discours social. Eimi Yamada ne livre pas d’analyse, elle vit dans le même monde et le même instant que son personnage, narratrice sans voix off, sentant peut-être dans ses tripes les mêmes nœuds que le ressent la créature à laquelle elle donne naissance dans les jambages de sa calligraphie.

Elle écrit comme certains aiment lire, tout univers extérieur effacé, au « présent-concentré ». 

 

 

 

 

Contactez le Directeur de la RédactionContactez la WebmistressPlan du site

© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF