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Aux pieds d'Omphale
de Henri Raynal

 

Un poème du canadien anglophone Jay Black, récemment publié sur les pages de La Vénus Littéraire en traduction française, portait déjà le nom d’Omphalos, et la lignée de cette légende grecque, d’Hercule demi-dieu lassé de sa gloire et de ses douze travaux, ployant le genoux pour être domestiqué par la reine Omphale, est bien du registre des paradoxes de l’érotisme et de l’amour que nous aimons creuser.

Aux Pieds d’Omphale, paru une première fois chez Jean-Jacques Pauvert en 1957, re-imprimé en 2004 à l’initiative des éditions Fata Morgana (augmenté d’une postface de l’auteur, Henri Raynal), trouve donc sa place dans l’un de nos cycles, à suivre d’une galerie d’art tant le sujet à inspiré de peintres, au fil des siècles.Dans la lettre adressée à André Breton, alors qu’il cherchait des appuis et un éditeur, Henri Raynal affirmait une convergence, celle « du culte de la Femme et du Verbe se confondant dans le culte de la Beauté ». Il m’est impossible de ne pas reconnaître là une autre convergence entre cette affirmation à la figure centrale du surréalisme et la ligne, tirée vers l’éblouissement, que notre propre démarche poursuit au travers la littérature et l’érotisme.

Cette phrase de Raynal, pourrait figurer au nombre des devises de La Vénus Littéraire. Luc, selon le rîte immémorial de la soumission amoureuse, de l’échange de pouvoir, sublime Mathilde, domestique de son oncle devenue sa légataire unique, au détriment du neveu qui aurait dû en être le successeur naturel. Mais ce début de viol, des intérêts matériels du narrateur, n’est qu’une métaphore qui amorce d’un pacte entre les protagonistes, par lequel elle prendra tout et lui n’aura en échange rien si ce n’est l’ivresse et l’amertume de ne plus exister que pour elle, de ne plus exister même si ce n’est comme service utile, service bientôt oublié, abandonné aux vexations sans amour d’une gouvernante aux pleins pouvoirs.

Le cheminement le fait de serviteur, asservi, puis enchaîné et mis en cave pour n’exister plus. Là, au bout du chemin, le récit comme le fantasme butent sur le paradoxe même du sadisme, qui en détruisant l’asservi, détruit la valeur même de ce qu’il donne, arrivé à un certain seuil. Les pistes recherchant une issue à cette relation s’esquissent à la fin du livre : sont possible la destruction, l’abandon de Luc à la gouvernante soit l’asservissement privée de son sens, ou encore la vente envisagée de l’esclave à une autre... assez peu réaliste certes. A terme, affleure face à la mer, comme une crête d’écume, l’esquisse d’un don d’amour enfin accepté, un premier baiser posé par la maîtresse sur les lèvres de Luc, alors que la fusion par l’abandon de liberté de l’un au pouvoir absolu de l’autre, s’était faite jusqu’alors dans l’interdiction de tout contact tendre.

Fin heureuse donc, la naissance de la possibilité d’un amour plus réciproque, quoique la difficulté de l’aventure humaine ne se fût pas arrêtée là certainement, entre l’aimant et la maîtresse attendrie, si l’auteur n’avait pas déposé sa plume. A la destruction, destination en apparence naturelle de la relation masochiste, s’oppose l’amour, qui seul justifie et nourrit cette relation. Sans lui n’existe pas la passion qui permet la posture sublime, où l’abaissement de l’un élève l’autre, et encore faut-il, peut-être, que ce soit la force de celui qui se soumet qui seule permet la grandeur de celui qui l’asservit. Sur ce point, je ne reprocherait à Raynal que d’avoir croqué son narrateur trop mou, dépourvu du relief et de la colonne vertébrale dont le ploiement fait la valeur du don. L’amour nourrit cette relation masochiste et la sauve au bout du chemin de croix, lui seul permet la rédemption du bourreau autant que de la victime.

De Raynal, il faut retenir cette tentation passionnée de fuir vers une esthétique d’écriture tout en décrivant une descente aux enfers, si dure, et pourtant si… littéraire peut-être. Mais la littérature est aussi le grain de la pierre qui griffe la peau, la matière brute, l’âpreté de la vie. Elle reste étrangement gommée de ce récit où la réalité humaine est un peu effacée par le mélange du fantasme et de l’idéal. On sent parfois que l’esprit de l’auteur construit son histoire dans une bulle, reflet de savon à la lumière, ritournelle plaisante comme celle qui mettrait en musique un conte… même si la fée pour toute baguette magique brandit une cravache.

 

 

 

 

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© La Vénus Littéraire (2005-2008)
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