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Comme une sterne en plein vol
Tribune libre

 

Fait-divers ou légende érotique, la mort d’un grand banquier prédateur, oiseau de proie au corps et au cœur soudainement transpercés par celui de l’oiselle, a résonné d’un timbre un peu plus profond dans des esprits érotiques, chez les fantasmants comme chez ceux qui vivent un tel échange sado-masochiste.

Le 28 février 2005, l’appartement d’Edouard Stern à Genève est forcé, pour y trouver la longue dépouille de ce géant colérique, enlacé de la tête aux pieds d’une gaine de latex couleur chair, percée de quatre balles dont deux tirées au visage à travers la cagoule. L’enquête éclaire bientôt une femme, Cécile Brossard, belle de nuit, amante ravageuse et ravagée d’un homme qui ne l’était pas moins. L’une a bâti, dans le domaine de la passion charnelle et obsessionnelle, un drakkar noir qui valait bien les montages financiers de l’autre.

Cette construction imaginaire, dans laquelle elle l’enchaînait aux rames et voulait qu’il la mène à l’extrémité d’un autre monde, ils n’ont pas su finalement la vivre tout à fait. Incapable d’en débarquer l’un sans l’autre, incapable d’en laisser débarquer l’autre, ils se sont liés par des loyautés de sexe et de sang, jusqu’à ce qu’elle l’emporte finalement jusqu’au bout de sa nuit. Géant décalé à la fin finalement grandiose, il fit, d’une façon dont personne ne pourra dire avec certitude si elle était psychologiquement délibérée, l’offre de sa vie à une folie qui lui ressemble. Une capacité finale de don égale à la brutalité dont, dit-on, il faisait preuve pour prendre, d’une manœuvre financière, le pouvoir des mains d’un étranger ou de son père, lorsque par exemple il lui arracha à ce dernier sa place à la tête de la banque familiale.Paix aux souvenirs de la famille, surtout s’ils ne peuvent comprendre cette dérive.

Tout ce qui est dit ici ne vise pas à les atteindre, nous ne réagissons qu’à la part d’ombre de ce Stern, l’homme qui leur a échappé, érotique et masochiste. Cette dimension inconnue, nous ne nous en saisissons pas pour l’agiter comme un épouvantail à curieux, mais parce qu’elle nous interpelle, par ses fantasmes partagés et son issue intolérable.J’ai entendu très peu d’échos en fait, de cette affaire, dans le monde des nuits décalées. Une sorte d’embarras couvre l’événement. Les échos s’échelonnent depuis les « ce n’est pas ainsi dans la réalité que les rencontres SM finissent », cherchant à établir que cela n’a rien a voir avec ce que « eux » vivent… jusqu’aux « il y a des soumis qui sont tellement pervers qu’il faudrait les abattre, cette fille mériterait une médaille ».

Pauvres réponses, de la gène à la haine, qui me laissent sur l’envie de dire, plagiant un peu Sade, « encore un peu plus loin, Messieurs les Républicains ». Si vous partagez la même dérive, assumez-la avec superbe, pas forcément à la face du monde mais au moins en votre fort intérieur. Une médaille, non, mais une légende, oui, à faire rentrer dans le panthéon de Sade et de Masoch, illustrant l’alliance paradoxale de la force et de la faiblesse. Bien à l’opposé de faux soumis sordides (il semblerait qu’ils existent), seul un « roi du monde » pouvait déraper hors de tout contrôle jusqu’au bout de sa force et de sa faiblesse, avec et pour une femme qui jouait avec lui à la limite du précipice parce qu’elle était à la limite de sa propre fêlure. Je laisse de côté l’histoire du million, elle ne m’intéresse pas. Encore qu’elle ne soit pas sans rappeler « la Femme et le Pantin », roman de Pierre Louÿs dont Bunuel tira « Cet obscur objet du désir », dans lequel Conchita obtiendra de l’amant « le million », un baiser sur son pied au travers la grille de la maison dont elle le rejette, et l’offrande de son humiliation frustrée. Une angoisse à apaiser, un volet du jeu, nous ne le saurons pas, le million compte pour rien.

Celle qui a appuyé sur la gâchette ne mérite pas l’absolution selon la loi des hommes, mais le couple qu’ils ont formé devrait mériter, malgré le précipice final et encore est-il symbolique de leur passion même, un triple ban d’adieu dans le monde en négatif des passions SM.

 

 

 

 

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