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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 1
Première partie : Valérien

Saint-Valérien (an 260) Fiancé à Sainte Cécile, converti par elle le jour de leur mariage, condamné à mort et martyr.

- Encore. Répète tout encore une fois. Le moindre détail. Je veux…

Elle se tient en équilibre, juste au bord de la banquette profonde, le buste en avant. Inconsciemment, elle passe sa langue sur ses lèvres, c’est la troisième fois en une minute et cela ravive l’éclat gloss de son rouge à lèvres. Elle n’a plus vingt ans, plutôt trente peut-être, mais il ne se pose pas la question. Ces lèvres qui brillent retiennent toute son attention. Face à elle, cravate dénouée pendant négligemment à son cou, l’homme est captivé par la fascination qu’elle suscite. Il reprend encore une fois.

Elle veut tout savoir de ce qui s’est passé ce soir là, il ne peut pourtant pas lui en dire plus qu’il n’a vu, dans cet appartement à Genève où le grand banquier prédateur, au regard d’oiseau de proie a été foudroyé par l’oiselle, cette amante ravageuse et fragile qui a tiré quatre balles dans son corps.
Il est entré à la suite des autres, témoin de hasard parce qu’il était là avec eux quand ils ont quitté cette pénultième société qu’il avait fondée, et les a suivi jusqu’à l’ouverture de la porte, l’exploration de l’appartement et la découverte de l’incroyable. Ses collègues ont juré, sans beaucoup de surprise lui a-t-il semblé, plus étonnés de la mort que de la mise en scène, efficaces, immédiatement projetés dans l’action. Ils ont envoyé la concierge attendre la police en bas de l’escalier et ont commencé à classer des dossiers, « pour protéger la confidentialité des clients » lui ont-il expliqué, plus tard, sans qu’il ne leur ait rien demandé.

Il ne voyait rien d’autre de toutes façons, ce soir là, que le corps immense enserré dans sa gangue de latex chair, le fascinant comme la naissance du monde, prenant toute la place dans cette vaste pièce au point que ses yeux ne pouvaient plus s’en détacher. Il en avait capturé tous les détails, inscrits dans sa mémoire photographique, jusqu’à la forme exacte de la coulée de sang séchée, formant mare dans la concavité de l’œil, avant de déborder et de couler plus bas, guidée par l’arête du nez et de rejoindre la ligne des lèvres. Là s’immiscer dans le dessin de la bouche obturée par la matière hermétique, le laissant incapable de goûter, même s’il avait encore eu à ce stade un restant de conscience, le goût de fer de son propre sang.

- Il devait aimer son propre sang, elle a déjà dû le lui faire goûter, sur son doigt.

Elle tend son index et quand il veut répondre, elle le lui glisse dans la bouche, l’empêchant de parler.

- Si, j’en suis sûr, forcément ils l’ont déjà fait.

Sa gène, causée par le geste insolite de cette femme au milieu de ce restaurant, ne l’amène pas à se reculer ni à se dégager. Il ne bouge pas, il la laisse faire et elle le capture de son regard trouble, d’un brun doux presque flou, pendant qu’elle fouille sa bouche de son doigt. Quand elle le retire, une lueur vive s’allume dans son œil et tout son visage s’éclaire.

- Tu vois. Exactement comme je viens de te le faire. Pareil ! Tu sens ce que çà veut dire ?

Et comme il ne sait pas exactement quoi répondre mais qu’il y a ressenti un vertige confus, il lui répond oui pour ne pas la décevoir, sentant qu’il est sur une voie très étroite qui mène vers elle et qu’il n’a pas envie d’en chuter. Il la regarde hésitant, la voit en train de le dévisager de façon tellement intense, il sent qu’il devrait dire quelque chose mais est paralysé par la recherche du mot juste… et pour dire quoi ? Elle sourit encore plus fort quant il baisse les yeux. Elle a aimé ce scénario sans parole.

- Paie et demande mon manteau. Je veux rentrer.

Elle s’esquive au fond de la salle, pour savourer seule en se remaquillant le plaisir de ces instants et pour ne pas faire durer ce moment fragile où elle le sent troublé. Elle aussi sans doute. Elle est séduite par sa force hésitante, lorsqu’il est devant elle et la laisse le mettre en déséquilibre. C’est bon. C’est si rare qu’elle en rencontre un dont la vibration incertaine réponde à ses attentes. Partir maintenant ! Ne pas prolonger cette scène. Ne pas prendre le risque de l’abîmer.
S’il y avait eu une sortie dérobée, elle l’aurait planté là, avec un petit message téléphoné, pour maintenir ce pic. Il n’y en a pas. Elle fait bouffer sur ses épaules ses cheveux blonds et revient dans la salle, vers lui, souriante et décidée, le laisse galamment l’aider à enfiler son long manteau de peau noire puis ouvrir les portes sur son chemin.

Au pied de l’immeuble parisien, il s’est garé en double file, comme elle le lui a demandé, et elle lui a laissé faire le tour de sa voiture anglaise, en se hâtant, pour lui ouvrir la portière. Il enregistre les détails et leur signification, il n’est pas garé et elle ne compte donc pas le faire monter, il ne le demanderait d’ailleurs pas, il se tient seulement dans l’attente des indices de ce qu’elle souhaite. Si elle changeait d’avis, il ne compte pas retourner garer sa voiture, il en sera quitte pour aller la retirer le lendemain à la fourrière, ce ne serait pas la première fois.

Cette femme là est à rebours de ses habitudes, elle est encore plus incendiaire qu’élégante, elle y met du goût mais les détails de sa tenue ne sont pas fait pour séduire sous une apparence de respectabilité, qui permettrait de dire non, mais au contraire pour ravager, sans faux semblant.
Elle dégage sa jambe de la voiture, le froissement du nylon murmure à son oreille comme une voix subliminale. Son pied se pose sur le goudron, la cheville l’hypnotise, la courbe de la chaussure aussi, elle ignore sa main tendue et se redresse d’un élan de rein.
Six pas qui claquent dans son oreille, la voici à la porte, fouillant dans son sac rouge à la recherche de clefs. Elle fouille longuement, sans crainte des stéréotypes féminins, et les clefs résonnent sur le sol, à ses pieds. Il les ramasse, les lui tends, elle le regarde goguenarde et les laisse tomber de nouveau, à ses pieds, auxquels il s’accroupi de nouveau.
Cette fois, elle a glissé le trousseau devant une borne portière et la porte l’a avalé. Le laissant sans un mot de plus, mais attaché à ce dernier regard qu’elle a enfoncé jusqu’à la garde dans son corps.

Une image photographique encore, capturée par sa mémoire, ce gros plan sur les yeux de Carole, impossible à déchiffrer mais qu’il ne pourra pas oublier. Il est comme ça, visuel, certaines images s’incrustent dans sa tête et l’accompagnent pendant des années, en fait, probablement jusqu’à la fin de sa vie. A cause de cela, souvent, il se dit que vieillard, il pourrait perdre la raison mais pas la mémoire, pas celle des images en tous cas, et ces yeux brun voilés, pourtant tellement profonds, moqueurs et intenses à la fois, feront partie de ces images dont il sait qu’elles ne l’abandonneront pas (...)

 

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