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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

Chapitre 10

Sur le dos nu de l’homme appelé Valérien, la croisée de la porte fenêtre dessine une croix d’ombre séparant des terrains de peau inondés de soleil. La croix est un peu décentrée, son intersection posée à la pointe de l’omoplate, séparant les champs de peau dorée par le soleil en pièces de tailles irrégulières. Dans chacun de ces rectangles, d’autres lignes se croisent et se recroisent, irrégulières zébrures rouges ou bleues, douloureuses encore, de tout ce que la veille Carole a abattu sur son dos. Des coups de cravache, de ceinture, de cordon à rideau et aussi la morsure des ongles en lignes parallèles, forment des géométries de hasard sur le revers de ce corps.

Mais il n’y pense pas à cet instant, même si cela cuit parfois, toute son attention tournée vers la forme fragile, dont les larmes coulent et qu’il tient avec tendresse dans ses bras. Contre sa poitrine, Carole se blottit, désarmée. Elle vient de lire dans une presse à ses yeux incapable de comprendre, un compte rendu des déclarations de Me Bonnant, avocat de la famille Stern, et après une bouffée de haine personnelle à son égard, elle est retombée dans les bras de Valérien, et lui parle au travers les larmes.

- Le pire, c’est qu’ils auront tous envie de le croire, il n’y a personne qui puisse la comprendre, ni elle, ni lui, tu sais.

Valérien répond qu’il sait, sans réfléchir beaucoup, seulement parce que ces yeux d’habitude brun-voilé, comme s’ils voulaient cacher la femme qui les porte, sont rendus brillants par cette eau nouvelle, étonnements plus clairs. Son visage n’est pas brouillé par les larmes mais au contraire sublimé, elle est devenue plus transparente, plus cristalline, plus proche de sa vérité.

- Ils ne veulent pas voir que ces deux là s’aimaient. Un avocat salit l’une, l’autre avocat salit l’autre, et tout le monde oublie que pour en arriver là, il faut s’offrir l’un à l’autre la possibilité de déraper hors de tout contrôle. Elle, elle jouait avec lui au bord du précipice parce qu’elle était à la limite de sa propre fêlure. Ce qui les a perdu, c’est qu’ils étaient tous les deux consentants.

D’une voix douce, il lui demande si elle veut dire qu’il était d’accord pour qu’elle le tue. En posant la question, il ne cesse pas de la serrer dans ses bras pour qu’elle n’ait pas froid, pose ses baisers sur ses épaules ou ses cheveux, respire le parfum de son corps. Il sourit et s’attendrit, comme s’ils n’étaient pas en train de parler d’un meurtre, et les racines de sa tendresse progressent de plus en plus profondément dans son corps et dans son cœur.

- Non, bien sûr. Enfin peut-être mais je ne crois pas. Ce que je voulais dire, c’est qu’ils étaient d’accord tous les deux pour aller chercher cette limite, pour aller au bord du gouffre. Ils voulaient jouir de la possibilité de la chute et si elle n’avait pas tenu à un fil, ce n’aurait été qu’un jeu. Ils ne voulaient pas la mort mais ils voulaient la passion, entre les deux il n’y a qu’un souffle.

Elle y croit, il la croit, d’ailleurs c’est peut-être ce qu’il ressent lui-même, même s’ils ne jouent à rien d’aussi extrême, il a perdu de goût des armes en sortant de l’enfance.

Sa soumission paralysée au pouvoir qu’elle prend sur lui, bien sûr, est profondément consentie, il ne pourrait pas le nier. Il l’attend, il l’appelle même s’il ne profère pas une parole, parce ce serait une faute de goût de demander ouvertement. Mais il attend à chaque minute le prochain débordement de cette Carole qui épanche son désir d’échapper à la normalité de sa vie.

Chacun des coups imprimés la veille sur son dos ne sont pas plus la marque d’une soumission à une femme qu’une rébellion qu’elle lui permet, contre l’ordre du monde. Il ne se sent plus, à présent, honteux de la perspective qu’une chambrière le sache, mais porteur d’une fierté nouvelle comme s’il avait été décoré d’un ordre secret et supérieur. Quelque chose qui puisse lui faire penser, secrètement, vous ne vous en doutez pas mais je suis capable de ça. Il ne sait pas ce qui l’a changé, si c’est un orgueil d’amour, que cette fille aux élans aurait réussi à planter en lui, ou si c’est de pouvoir faire face, enfin, à une réalité qui devait être cachée en lui depuis longtemps. Pas très bien cachée d’ailleurs, s’il y réfléchit, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’une femme altière pique plus son imagination qu’un autre. A bien y penser, avant même l’adolescence, il pourrait retracer jusqu’à l’enfance, ici un rêve prémonitoire, là un sentiment trouble, ailleurs un jeu aussi peu innocent que savent en avoir les enfants.

- Valérien, comment est-ce que l’on peut comprendre ce qui c’est passé ? Et comment est-ce qu’on peut leur faire comprendre ?

Lui a commencé de comprendre la veille au soir (...)

 

A suivre...
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