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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

Chapitre 11

Le choc, lourd, douloureux, s’abat sur mon côté droit, sous l’aisselle, et me foudroie. Ce n’est pas une morsure. La sensation est celle d’un coup qui fait plus mal que tout ce que j’ai pu connaître, en particulier parce que ce n’est pas le premier, mais le… j’ai perdu le compte.

Pas de compte. Cela veut dire pas de début. Pas de fin. Il n’y pas la promesse, qu’elle pourrait tenir ou pas, d’un chemin et d’un terme. Je suis entré en enfer. Elle frappe. Quand elle veut. Sans prévenir. Elle m’a couvert d’une cagoule, obscure, et je ne vois pas venir les coups, je ne sais pas quand ils arrivent. Je ne sais même pas avec quoi elle me bat.

Je suis nu. Les pieds à plat sur le sol. Dos au mur.
Elle m’a dit de mettre les mains derrière la nuque. Je peine à les y garder tant chaque coup fait mal, mais quand je dénoue mes doigts et que mes coudes s’abaissent, sous l’effet d’un coup trop difficilement soutenable, un nouveau coup arrive, plus rapidement, plus fort souvent, en même temps que sa voix.

- J’ai dit derrière la nuque. Plus vite !

Et je lui obéis dans la douleur qui tombe, malgré mes jambes qui fléchissent.

- Tiens toi droit.

Qu’est ce qu’elle utilise pour faire aussi mal ? Elle a un sac en cuir, noir, dont elle a tiré la cagoule et dont je ne sais pas ce qu’il contient d’autre.
La combinaison de latex est restée dans l’armoire. J’encaisse à même la peau. J’ai lu qu’on pouvait tuer un homme sous le fouet, cela m’a toujours paru un peu abstrait, un peu surprenant, une simple lanière prenant la vie d’un marin mutin ou d’un esclave rebelle, la lanière souple ne me semblait pas pouvoir venir à bout d’un corps endurci. Maintenant, je ne doute plus. Je ne sais pas avec quoi elle me bat mais ça ne s’arrête pas à la brûlure, sauf quand elle rate son coup et que seule l’extrémité me lèche, c’est comme si elle abattait une bûche sur moi. Pourtant, c’est aussi souple, cela s’enroule autour de mes flancs, cela déchire devant et derrière à la fois.
Je ne tiens plus. Mes gémissements étouffés deviennent des râles de bête qu’on égorge. Pourtant elle continue.

- Redresse-toi !

Je le fais. Mais le coup suivant me courbe de nouveau.
Parfois, elle attend plusieurs secondes. Je devine ses pas. Elle me dit des choses que je ne comprends pas à cause de la cagoule. Et puis un nouveau coup tombe. Il explose, me terrifiant à l’idée du suivant. Elle n’économise pas la force de ses coups.
L’érotisme que je pouvais prêter à la scène fantasmée est effacé par la douleur, brute, des chocs qui traversent mon corps.
J’espère qu’elle va comprendre les râles que la fermeture éclair qui zippe ma bouche ne parvient pas à étouffer. Mais le coup suivant arrive, latéral, embrase mon ventre et mes reins en une fois, m’ébranle, me révolte. Elle n’arrêtera jamais. Je n’ai pas voulu cela.

Et pourtant, mes mains qui se croisent derrière ma tête ne sont retenues par aucun chanvre. Pas de menottes. Pas de corde. Pas de bracelets et de crochets d’acier. Je ne suis livré à elle que par mon consentement. La cagoule qui me rend vulnérable, je pourrais sans doute l’arracher, si seulement je voulais, si seulement je pouvais vouloir résister à son pouvoir. Mais je ne refuse pas. Je ne me défends pas. L’insoutenable, auquel elle me livre, je n’ose pas le stopper de peur simplement qu’elle arrête, définitivement.
Une fois encore, le déchirement qui embrase mon corps me courbe de travers, jusqu’à ce que sa voix me parvienne, très proche.

- Pas mal ce chat à neufs queues. Qu’est-ce que tu en dis, Valérien ?

Une main posée sur mon visage, au travers la cagoule, me redresse et repousse ma tête, crâne contre mur. La fermeture éclair coulisse. Comme j’aspire l’air la bouche ouverte, quelque chose s’appuie contre mes lèvres, les force.

- Ouvre bien grand la bouche. C’est ça.

S’enfonce dans ma gorge. Je sens le goût du cuir et de la transpiration. Le manche du fouet ?

- Avale tout. Bien profond. Suce bien. Montre lui combien tu veux lui obéir pour ne pas qu’il te caresse à nouveau.

Et j’ai commencé à sucer. Il faut faire comme elle dit. Tout de suite.

- C’est ça. Comme une petite salope.

Le manche fouille dans ma bouche. Avance et recule sur le rythme qu’elle lui imprime. Je suce. J’essaye d’aspirer et de caresser de la langue comme elle le veut. Elle s’enfonce. A chaque poussée il y a un point ou je ne peux plus respirer. Les conduits respiratoires des narines sont obturés comme la bouche. Elle ne le sait peut-être pas. Un haut le cœur me prend. Je tousse. Je m’étrangle. Le corps qui occupe ma bouche se retire lentement. Comme à regret.

- Il y a plein de salive maintenant. Tu es sale.

Elle l’essuie sur mon corps, râpe la peau avec les aspérités du cuir.

- Tu t’occuperas de le nettoyer et de le sécher. Compris ?

Et non… le dernier mot est accompagné d’une explosion de douleur qui fait surgir mes larmes, céder mes genoux et me laisse au sol, recroquevillé. Elle l’a appuyé d’un coup de genoux qui a trouvé son chemin, trop aisément, jusqu’à mes bourses. La souffrance poursuit son œuvre sur les organes au supplice, comme si le coup ne s’éloignait pas, ou tellement, tellement lentement. Quelque chose retombe sur moi. Le chat à neuf queues qui a finit son œuvre.

- Tu peux enlever ton masque maintenant et nettoyer le fouet.

Quand je parviens à me déplier puis à enlever cette cagoule dont la boucle me résiste assez longtemps pour me montrer que j’en étais bel et bien prisonnier, Carole est assise, s’allume une cigarette, secoue sa crinière de cheveux flamme puis me regarde, les yeux brillants. Je me demande si elle est parvenue, elle, à comprendre grâce à çà une parcelle de ce qu’elle veut comprendre. Et comme je tente un sourire, son visage s’éclaire d’une expression complice, tendre, qui me soulage et m’inonde de joie.

J’avais si peur qu’elle soit déçue, de moi ou du jeu, de trouver face à moi son expression fermée des heures sombres. Ce sourire échangé m’illumine d’une joie totale, qui s’accommode de toutes mes meurtrissures.

- Va vite et reviens moi.

Je me dépêche d’aller dans la salle de bain laver le manche du court fouet, aux neufs lanières de cuir tressées, tout à la hâte de revenir auprès d’elle pour m’agenouiller à ses pieds et poser ma tête sur ses genoux. Les marques qui me strient et que renvoie le miroir, les cris de la chair meurtrie à chacun de mes gestes, ne sont plus que des fiertés qui prêtent à sourire mais me rapprochent d’elle.

Carole m’a-t-elle fait comprendre quelque chose sur ce qui liait Edouard Stern et Cécile Brossard ? Je repense à mon unique rencontre avec cet homme, de son vivant, et à l’image imprimée dans mon cortex de son corps et de la combinaison de latex brillant percée de trois balles, et j’essaye de juxtaposer la joie qui m’a saisie et celle qui devait le lier, parfois, à celle à laquelle il se livrait (...)

 

A suivre...
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