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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

Chapitre 12

Je suffoque. Ma poitrine se soulève d’un halètement trop rapide, trop court, il n’y a presque pas d’air qui pénètre jusqu’à mes poumons.
Je l’ai mis en mouvement vers la salle de bain avec un ordre. Je regrette de lui avoir fait enlever sa cagoule, sinon il tituberait encore, mains tendues dans ses ténèbres, ce serait à en mourir de rire. Mais ses jambes tremblent quand même en chemin, à demi pliées, c’est d’un drôle tout de même, si vous voyiez, sa carcasse si grande et si vulnérable, laminée par mes coups.

Ridicule… et beau.

Ma tête tourne. Je me force à respirer plus lentement, plus profondément, c’est fini maintenant. Je me sens bien mais fiévreuse, exaltée, j’ai l’impression que mon corps est immense, bien plus grand que le sien en tous cas, il suffit que je remue un petit doigt pour le faire chuter, se tordre de douleur, ramper si je veux. Le sang coule de façon frénétique dans la tuyauterie de mes chairs et j’ai l’impression que toutes mes cellules sont dilatées. Il n’est pas Stern, mais lui aussi est intelligent. Pas aussi riche, mais peut-être aussi intelligent. Peut-être plus ? Moins violent en tous cas. Plus construit. Plus rationnel. Et pourtant, il est à moi comme le rapace était à Brossard. Malgré la violence de l’un et la rationalité de l’autre. Je suis convaincue que l’écart, entre ce qu’ils ont connu eux et ce vers quoi je nous mène peut-être aboli.

Qu’est-ce qu’il faudrait pour aller jusqu’au bout ? Lui faire porter la combinaison ? Il suffirait que je claque ma langue dans ma bouche pour qu’il se rue dessus. Faire qu’il me promène autour du monde ? Pourquoi pas, quand je veux. Trois balles dans son corps ?
Çà c’est la station terminus. C’est la seule différence. Moi aussi je pourrais faire çà. Le suspendre dans la combinaison et le harnais, abuser de son corps encore et encore. Il y a beaucoup de plaisir que je n’ai pas encore tiré de lui. Piller son corps et puis le tuer.

Tuer. L’autre était obsédé par çà, il parait. Il a appris à sa blonde chaque geste nécessaire pour qu’elle sache comment faire, débloquer la sûreté, engager la balle dans le canon, viser, presser, maîtriser le recul, viser encore, presser la détente, regarder le sang couler, viser encore, dans les parties cette fois, tirer encore.
Cela a dû être interminable. Ce n’est pas une balle qu’elle a tiré mais trois. A un tel moment, la vie doit se ralentir comme dans un film, tout est tellement intense, le temps ne peut pas obéir aux mêmes règles. Je ne sais pas ce qu’elle a vécu mais je ne peux pas imaginer cela comme une panique. Trois fois, c’est trop appliqué, trop maîtrisé, c’est une procédure de tueur professionnel ou un rite de grande prêtresse.

Je suis encore bercée par le rythme des coups que j’ai donné à Valérien, je sens leur goût dans ma bouche et j’aime cette acidité et cette ivresse qui m’ont saisies tout à l’heure. Chaque coup de cravache aurait pu être comme une balle à capsule d’argent plongeant dans les viscères d’un homme. Toute la carcasse de Valérien s’agitait comme d’une mise à mort. Plus cela durait plus il était dévasté par n’importe quel coup, peut-être parce qu’il avait déjà atteint et dépassé sa capacité d’encaisser, peut-être parce la confiance et l’adrénaline aidant, je frappais de plus en plus fort.
Qu’importe. Une soirée de domination, sans autre guide que mon désir, sans frein, me libère plus que la cocaïne. Je ris pour moi seule. Je ne suis pas contre un effet d’accoutumance. Un coup, une dose, une gifle, une ligne, combien de drogués peuvent se vanter de faire ramper leur dealer.

La tête me tourne, mais je forme dans mon crâne d’autres images de Valérien, attaché au milieu des airs, dans un filet où, prisonnier, il est ma drogue et mon dealer, et je tourne autour de lui, les lèvres avides, les yeux brillants, en lui demandant sans cesse encore, encore une dose, et je prends chacune de ces doses à même son corps, en le frappant avec une matraque de police, longue, noire, dont parfois je remplis aussi ses bouches offertes.
A chaque coup que je rêve je m’imagine saturée par le retour de drogue, d’extase, et je ressens comme une secousse d’orgasme à chaque fois que je frappe.

Mon esprit cavale encore, mais mon corps est repu pour ce soir.
Il a été tenu en état d’excitation permanente pendant toute la durée de mes jeux. Plus lui avait mal, plus je coulais entre mes lèvres roses et sang. J’avais mes règles. Je me suis caressée quand même pendant qu’il était sous la cagoule, une main maniant le fouet et l’autre modulant les échos nés en moi, à chaque contorsion (...)

 

A suivre...
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