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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 2

- Va chercher !

Et il y va, par tous les moyens qu’il peut imaginer, à la recherche de ce qu’elle veut savoir. Il ne lui dit jamais non, c’est comme un pacte entre eux, il cherche jusqu’au lendemain, pendant plusieurs jours parfois, et lorsqu’il a trouvé, il gagne le droit de la revoir.

Elle ne veut jamais l’information à distance, ni au téléphone, ni par courriel. Il y gagne. Elle aussi. Elle se dit que c’est pour mieux le motiver. Dresser un homme comme un chien, compter sur ses réflexes pavloviens, à chaque fois qu’il fait quelque chose pour elle, le récompenser en lui permettant de la voir. Elle se fait rire quand elle défini sa méthode de cette façon là, tout en étant sûre que cela marche cependant. Ne jamais oublier que les hommes sont des animaux. Elle aime les hommes subtils mais qui acceptent de se laisser traiter comme cela, en mâles entortillés par ses façons sophistiquées et femelles, son jeu de séduction exacerbé auquel elle a décidé de toujours gagner.

Plus elle aime un homme, plus elle aime le manipuler. Action-punition-récompense, elle lui offre sa présence quand il réussi pour qu’il ait toujours plus envie de lui plaire. Elle n’est pas complètement dupe cependant, c’est elle aussi qui est prise. Lorsqu’il revient bredouille et qu’elle le tient à distance, refuse de le voir, elle se frustre autant que lui.

Cécile Brossard est écrouée dans la prison de Champ-Dollon, en Suisse. C’est une petite prison, à peine plus de quatre cent détenues. Les journaux disent cinq cent, les statistiques de la prison quatre cent quarante.

- Où c’est, Champ-Dollon ?

- Thonex, tout près de Genève mais du côté Suisse de la frontière.

- Encore !

Et il débite, en phrases courtes et en chiffres précis, tout ce qu’il est possible de savoir sur cette prison ordinaire, des dates, l’équipe dirigeante, le système pénitentiaire Suisse, les conditions de la détentions provisoire. Elle veut tout savoir et parfois, sur des détails du régime des détenues, les contraintes qui leurs sont imposées, elle réagit avec un intérêt si anxieux qu’il se demande si elle lui a dit toute la vérité, lorsqu’elle prétend ne pas la connaître. Mais peut-être n’est-ce que de l’empathie, un instinct profond et humain, une fêlure commune qui résonne.

- Emmène-moi…

Il acquiesce, il ne comprend pas très bien ce qui lui arrive et dans quelle direction mène cette route sur laquelle elle l’entraîne, mais il sait qu’elle joue sur des leviers rivés au fond de lui et que personne avant elle n’a jamais voulu actionner. Et puis, Stern, Brossard, cette histoire est resté rivée en lui aussi comme une marque au fer rouge, la vision qu’il a découverte dans l’appartement le hante mais plus encore, ce qu’il n’a pas vu, ce que personne ne peut savoir, les moments vécus entre ces deux protagonistes et qui les ont menés à cette ultime violence, en couronnement intolérable de toutes celles qui l’avaient inévitablement précédée. Il ne sait rien, il ne peut pas s’empêcher d’imaginer.

Carole, elle, depuis qu’il a accepté de la mener à la prison de Champ-Dollon, de nouveau rayonne, irrationnelle et magnétique, le bousculant sur un chemin où il a envie d’aller. Seul, il ne s’y serait pas autorisé, cela ne rime à rien, mais lorsqu’il voit son regard brun transfiguré, il superpose cette exultation et celle qu’il peut facilement prêter à cette femme qui a déclaré avoir tué le banquier sombre et magnifique. Ce n’est pas son regard au moment où elle l’a tué, non, ce qui s’est passé ce jour là il ne parvient pas encore à se le représenter, mais il lui imagine bien ce regard lors des autres nuits, alors que son amant tout-puissant était pareillement emprisonné dans le harnais dont elle détenait la clef, titan impuissant entre ses mains, prisonnier de sa volonté à elle comme un fauve dompté.

Le trajet se fera en voiture. La manipulatrice et le manipulé – où est-ce le contraire - comptent déjà les longues heures de route dont-elle entend, à sa façon imprévisible, lui faire apprécier chaque minute.

- Viens me chercher, samedi matin. Tu viendras avec du café, très noir, très fort, et des croissants… et je veux aussi de la confiture de gingembre… tout ça à neuf heures et quart précisément… et… je ne veux pas avoir à aller t’ouvrir cette porte, tu me ramèneras la clef.

Il regarde comme une relique la tige de métal cranté qu’il a recueilli au creux de sa main. Cette clef ouvre la porte de la femme qui l’obsède chaque jour un peu plus, il sait que cette serrure ne s’ouvre que pour qu’elle la referme sur lui.

Il pense aussi à la femme qui a brûlé le banquier de sa passion déraisonnée, le poussant en dehors des normes communément admises de la sexualité, lui qui ne croyait en aucune norme, aucune limite. Ils ont brûlé comme une flamme, union d’un carburant et d’un combustible, et aujourd’hui le combustible n’est plus. Dans cette cellule de prison, complaisamment et sans doute faussement décrite par les journaux, il se l’imagine, à la fois défaite et déterminée, forcée à l’attente, forcée dans un emprisonnement qu’elle rejette de toutes ses fibres, vacillante, instable, matériau fissile prêt à se détruire s’il ne peut flamber de nouveau.

Aller voir sa prison n’a aucun sens, c’est pourtant la seule chose qui compte (...)

 

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