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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 3

- Tu n’auras qu’à dormir par terre, à mes pieds.

La nuit était tombée avant qu’ils n’arrivent. Il restait devant eux toute la route des Alpes, tant ils avaient traîné par des chemins buissonniers, depuis le matin… le midi plutôt après qu’elle ait interminablement traîné, prenant son temps pour se faire belle ou seulement le mettre sous pression. L’après-midi avait été folâtre, un parcours de papillon en zig zag à mesure que, son ongle rubis sur une carte, elle l’envoyait à chaque heure sur un chemin de traverse, pour visiter une nouvelle destination. A la tombée de la nuit, avant même de passer Lyon, ses instructions s’étaient faites précises, « quitte l’autoroute vers Villefranche », « puis Roanne », « maintenant Bagnols », « par là-bas… le château… entre et gare toi là… attends moi ».

Elle était revenue le chercher avec un unique trousseau de clef, pour l’entraîner entre les murailles épaisses d’une architecture du XIIIème siècle. Une seule chambre prévient-elle, tant pis pour lui, il n’aura qu’à dormir sur le sol, au pied du lit, avec une sagesse exemplaire sans quoi… la banquette dans la voiture. Il grommelle, plutôt attiré par la promesse de lui servir de descente de lit, n’y croyant qu’à moitié, mais ne voulant pas consentir trop vite. Peut-être faut-il qu’il n’avoue pas son envie.

Dans les corridors, le luxe alterne avec la rigueur d’une forteresse conçue pour une époque de guerre. Devant la porte de la chambre, « ouvre et rend moi la clef ». C’est elle qui referme la porte derrière eux, à double tour, faisant tinter le trousseau et le passant à sa ceinture. « Range mes vêtements dans l’armoire et ferme les rideaux », « fait attention à ce que tu fais », « traite mes bottes avec respects ».

Elle fait claquer ses talons sur le sol carrelé, au pied du lit, le regardant avec une lueur fauve dans ses yeux bruns.

-  Tu vas avoir froid cette nuit.

Il n’ose pas répondre, ne devinant pas ses intentions, souriant à moitié, comme à une plaisanterie, mais n’osant pas non plus présumer de son droit à partager le lit. Il a pourtant vu le parking vide, c’est volontairement et pas faute de place qu’elle a demandé une seule chambre, un seul lit, mais cela ne lui dit pas s’il aura droit à le partager.

- Va prendre une douche mais ne ferme pas la porte. 

Il l’attendra vainement sous la douche pourtant, elle ne franchi la porte que pour y déposer ses affaires de toilette et récupérer quelques uns des vêtements d’homme dont il a jonché le sol. Ses yeux ne font qu’effleurer sa gêne, le frustrant de la caresse d’un regard indiscret. Quand il ressort, un long courant d’air le fit frissonner. Rideaux rouverts, elle fume à la fenêtre de la chambre, ouverte sur le parc et la nuit, et l’appelle.

-  Viens ici, je veux te voir maintenant… non, ne me touche pas. 

Elle a arrêté ses mains à vingt centimètres de sa taille, alors qu’il cherchait à la fois la chaleur de son corps et son abri, embarrassé de sa position nue devant la fenêtre et les possibles yeux inconnus, intimidé de son regard à elle sur son ventre, qu’il rentre pour le rendre plus plat, sans oser gonfler la poitrine pourtant, pour ne pas se sentir plus ridicule encore dans une tentative infantile pour l’impressionner.

- Tourne.

Il aurait préféré que les choses se passent différemment, pour ne pas se trouver ainsi, incapable de savoir comment éviter de paraître un niais absolu, mais sentant qu’il y aurait au moins autant de ridicule à dire non qu’à obéir. Il fait comme elle le demande et bondit presque quand de ses doigts elle effleure ses fesses.

- Tu as un joli cul, petit homme.

Il la dépasse pourtant d’une demi tête. Une sonnerie à la porte le fait espérer être tiré de son embarras, mais une main sur son ventre l’arrête dans le frémissement qui le mettait en mouvement vers la salle de bain, pour y chercher un abri à son corps nu.

-  Non, pas là. Derrière le rideau et je veux voir tes pieds dépasser.

et une fois qu’elle l’eut placé,

- ne bouge plus jusqu’à ce que je revienne te chercher.

Dans le noir approximatif du rideau, alors que s’ouvre la porte de la chambre et qu’entre un majordome cliquetant du bruit de ses couverts, il sent une poussée de colère éclater soudain en lui comme une bulle molle. Son sentiment prend un virage soudain. Que fait-il ainsi à consentir à un jeu aussi idiot ? Rien ne le tente plus, soudain, que d’espérer la venu de l’intrus, tirant le rideau, pour pouvoir lui allonger sans même savoir pourquoi un magistral coup de poing. Mais rien ne vient. Il se retient jusqu’à ce que la porte se referme et se dégage alors de la draperie d’une humeur devenue maussade. La femme le toise pendant qu’il enfile un peignoir et s’assied en face d’elle, devant la table roulante et les plats qu’elle a commandés.

L’atmosphère est devenue de plomb. Il mastique sous un regard narquois. Il a envie de tout envoyer balader mais s’arrête sur une crête fine, qui sépare la mauvaise humeur affichée de la scène.

« Tu veux partir ? » « Non. » « Tu as quelque chose à dire ? » « Hum… non. » « Reprend la voiture, rentre à Paris, ce sera plus agréable sans toi. »

« Mais non » proteste-t-il. Qu’a-t-il dit ? Il ne veut pas rentrer, « C’est juste que… »

Une gifle magistrale le cueille. Étonné, il la regarde les yeux ronds. Sans répondre. Reçoit une seconde claque sans comprendre.

-  Qui t’a dit de te rhabiller ? Nu ! A genou !

Il est pris par surprise et ne sachant que faire, avant le troisième coup, obéi à l’injonction. Le voici nu, au sol, et elle lui pointe du doigt et le pousse du genou vers le pied du lit, le fait s’allonger sur le carrelage frais. Le grand corps, mètre quatre-vingt de viande étalée, ne bouge pas pendant qu’elle s’affaire autour de lui, sauf qu’en d’un appui du pied elle le repositionne. L’homme ne sait pas s’il est hagard ou pris d’espoir. Il a envie de cela et pourtant, lorsque le talon érafle sa chair, ce n’est pas du plaisir mais une morsure qu’il ressent, ses nerfs ne mentent pas et il a mal, mais il ne veut pas résister pourtant. Autour de ses chevilles, elle resserre un cordon de rideau, soulève ses pieds, noue l’autre extrémité en hauteur au montant du lit.

- Les mains dans le dos ! 

Il ne sait pas que faire alors il obéit. Le voici attaché. Peut-être pas bien solidement pourtant mais il ne cherche pas à lutter. Elle a voulu l’attacher alors il est attaché, il veut que ce soit vrai, il se tait seulement parce qu’il a peur d’être ridicule.

Et elle s’en va. Bientôt tout seul sur ce carrelage froid il se sent vraiment ridicule, pendant qu’elle met un temps interminable à se toiletter dans la salle de bain, et encore plus quand elle va se coucher, enjambe son corps sans même le toucher, s’allonge, éteint. Il ne se passe plus rien, sauf ce corps dénudé qui gigote maladroitement le ventre sur le sol, les pieds liés à dix centimètres du sol. Il ne se passe plus rien et il se sent envahi par une détresse imprévue, se demandant si c’était cela qu’Edouard Stern recherchait, ce sentiment ignoré qui ressemble au malheur, une impuissance inconnue parce qu’il n’est plus possible de lutter, puisque justement, à tout ce qui est arrivé on consent.

Il ne se passe rien et sans savoir pourquoi, il se répète intérieurement son prénom, Valérien, Valérien, Valérien, comme s’il avait besoin de s’en souvenir, comme s’il devait craindre de le perdre. Il sent la fissure et dans le craquèlement de sa personnalité, l’autre (...)

 

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