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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 4

Mains sur le volant, il s’est stationné à cinquante mètres du mur, contact coupé. Il attend de savoir ce qu’elle veut faire à présent. Elle est assise à côté de lui, dans la même position qu’elle a conservée presque toute la matinée sur les routes de montagnes, n’en changeant même pas pour manger les hamburgers grappillés en guise de déjeuner. Pas de détour ce matin, départ rapide, conduite continue, comme si quelque chose était à présent urgent. Elle l’a traité avec gentillesse, il a tenté de prévenir ses désirs, mais tout ce qu’elle voulait, c’était qu’il la conduise droit jusqu’au but. Ils y sont.

Elle ôte ses pieds nus de la plage avant, où elle les a posé depuis qu’ils sont montés en voiture, déchaussés, distrayant son attention de ses jambes nues et de ses orteils ronds et blancs, laqués pâle, à l’extrémité d’une arche pure comme l’arc d’une église, lisse comme un muscle de fauve, obsédante. Ce sont ces pieds qu’au matin, elle a posé sur son dos, en descendant de son lit pour aller se doucher.

Sa nuit avait été exécrable. Il découvrit combien il est impossible de dormir attaché, même l’épuisement qui le gagnait ne parvenait pas à prendre le pas sur l’inconfort de la pose, accru au fil des heures, et chaque point de contact sur le sol devenait avec le temps une torture moins soutenable. Il se sentait misérable, épuisé par la position et le sommeil volé, grelottant d’être nu, gagné par le froid carrelé qu’il embrassait de tout son corps, glacé par l’absence de circulation dans ses extrémité attachées. Au milieu de la nuit, les liens sur un de ses poignets avaient glissé, ses mains étaient libres, il aurait pu se détacher, mais il ne voulu pas le faire. Ce n’était pas à lui de se détacher mais à elle de le faire, il lui en voulu de le laisser ainsi, ne changea pas de position en continuant d’espérer que sa geôlière le libère et s’endormi ainsi, pour une heure ou deux de mauvais sommeil entrecoupé, avant de se réveiller encore plus moulu au petit jour. Tout en ayant du mal à se comprendre, il glissa de nouveau ses mains dans leurs liens, dans son dos, pour qu’elle le retrouve comme elle l’avait laissé. Il lui en voulu encore de son injustice, désespéra pendant une heure sans qu’elle ne se décide à bouger, frémi quand il l’entendit bouger.

Lorsqu’il sentit ses pieds se poser dans son dos, jouer un peu avec sa peau, le poids immense abattu toute la nuit sur lui s’évanouit sans qu’il s’en rende compte, en un instant. Leur glissement contre sa chair lui caressait le cœur, comme ils auraient lissé le sable, effaçant toute possibilité de rancœur. D’un orteil, elle fit tomber le lien sur ses poignets. Sa main tira sur le cordon attaché au lit libérant ses pieds. D’une voix un peu épaissie par la nuit, bienveillante pourtant, elle lui dit après avoir marché sur son dos, de s’allonger sur le lit pendant qu’elle allait se préparer.
Il avait sombré plus d’une heure avant qu’elle ne le secoue doucement pour partir, une fois avalé brûlant un café.

Ils sont à présent devant la prison de Champ-Dollon. Ces même pieds qui l’ont foulé puis fascinés tout le matin, exposés sous ses yeux comme une récompense, quittent le tableau de bord et se glissent dans des chaussures de cuir, très ville, très femme, aux talons stables mais très hauts et à l’arc aussi cambré que celui naturel de ses pieds.

 - Attends-moi là, j’y vais. 

- Mais il faut faire une demande préalable pour les visites, à l’administration pénitentiaire ! 

« Et alors », répond-elle, puis enfile un manteau léger et long qui couvre ses genoux, fait le tour de la voiture et par la fenêtre ouverte l’embrasse pour la première fois, comme pour se porter chance, avant de partir vers le portail d’un pas décidé, même si dans la voix qui répète encore une fois, « attends-moi », il y a l’ombre d’une supplique.

Le ciel suisse est devenu étonnement voilé, il attend comme au parking en tentant de lire un pamphlet de circonstance, « Unlimited Emmerdement of New Order », où l'administration suisse est décrite en répétant des phrases sarcastiques selon une rythmique syncopée, façon pour lui d’écorcher le glacis de surface que présente ce pays aux façons bien policées, comme l’incident Stern a fait un accroc dans la tranquillité du havre des financiers saoudiens et des affairistes russes. Stern aussi, à sa façon, semait ses touches de désordre dans des conseils malmenés. Il ne l’avait croisé qu’à peine mais cet homme l’avait pourtant recruté, à l’issue d’une entrevue subite sur la foi d’une recommandation d’un client précédent auquel il avait, en quelques semaines d’analyse, fait gagner un ou deux millions, ajustant de quelques centièmes des procédés obscurs conçus par des mathématiciens pour des financiers. En huit minutes d’entretien à peine, le grand homme pressé avait eu l’arrogance de le jauger, de le choisir et de lui confier son plus gros contrat, le premier d’ailleurs qui resterait impayé.

Valérien s’adresse à lui-même un sourire narquois, tourne une page sans la lire. Il ne se fait pas d’illusion, il ne joue pas dans la même catégorie qu’un Stern. Il n’a pour lui, ni une fortune familiale initiale à investir, ni l’entregent de l’animal politique de conseils d’administration, prompt à fasciner comme à déchirer, qui étaient la marque de cet homme.

Lui n’a qu’une intelligence capable de broyer des chiffres avec plus de finesse et plus de puissance qu’aucun autre, une intuition logique rare lorsque l’on en arrive à des processus financier complexes, un talent utile pour faire gagner beaucoup d’argent à des hommes qui en ont encore plus. Il suffit d’un tout petit peu d’avance sur les autres et dans certains domaines cela créé la différence, on en arrive vite à se croire infaillible. Valérien se demande si c’est cela qui est arrivé à Stern, cette certitude d’infaillibilité au point de se croire en mesure de maîtriser une femme avec laquelle il n’aurait joué que parce qu’il était certain de pouvoir la contrôler.

Mais la porte de la prison se rouvre. Le son des talons qui se rapproche de lui le rappelle à une autre réalité. Carole approche, ses pieds se croisent à chaque pas, les hanches ondulent, la mine fermée n’ôte rien à sa séduction, l’esprit de Valérien déjà bafouille de nouveau.

L’homme fait le tour de la carrosserie pour ouvrir la porte à cette belle dont chaque pas épingle son cœur. La solution de l’énigme lui semble toute proche, pour avoir la réponse il lui suffit de s’écouter, la trace de Stern a laissé un écho en lui, planté comme un indice.

-  Tu avais rendez-vous avec elle ? 

- Non, je jouais du pipeau, imbécile ! 

Les mots franchissent ses lèvres à peine articulés, comme enrobés de tissus et amortis, le meurtrissant sans fracas. Il retourne s’asseoir avec un peu d’amertume, attends qu’elle en dise plus.

-  Trouves-nous un hôtel un peu classe et amène ton portefeuille, on a des achats à faire. 

Elle dit çà d’un ton peu amène et le fixe dans les yeux, le mettant au défi de s’offusquer de son ton pour la première fois vulgaire, agressif. Il choisi de filer doux et de démarrer sans relever cette provocation gratuite et il l’entend rire. Il n’aime pas cela, pas plus que les lunettes noires qu’elle enfile, mais sa rancœur ne tient pas lorsqu’il aperçoit à la lisière des verres, s’échappant sur la peau de l’ombre des montures italiennes, un reflet humide, l’ombre d’une émotion. Alors, sa frustration cède le pas à la tendresse (...)

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