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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 5

Les portes s’ouvrent sur de grands dais lourds et noirs, qu’il lui faut écarter pour pénétrer dans une très vaste salle sombre, aux vitrines ingénieusement éclairées, tout comme les panoplies accrochées aux murs où les savants entrelacs de cordages, emprisonnant des mannequins d’étalage en déséquilibre artistique, dont la matière blanche fait ressortir en violent contraste le harnachement de ces corps.

Valérien avance de quelques pas, hésite au milieu de tout cela, ne sait quelle attitude prendre quand le regard d’une femme brune passe sur lui sans sembler le voir, le dépasse, se fixe sans pudeur sur la croupe de Carole déjà dix mètres plus loin.

Sa patience, lorsqu’elle l’avait rabroué, avait été payée de retour, lorsque une fois métamorphosée par une douche longue, elle en était ressortie sur un mode tendre, lui offrant un premier et long baiser, profond, qui à lui seul avait su embraser sa chair. Elle était venue et l’avait embrassé, comme s'ils étaient amant depuis longtemps, alors que leurs lèvres ne s’étaient encore jamais effleurées et lorsqu’elle s’était retournée pour qu’il accroche dans son dos les agrafes d’une robe, il s’était étrangement senti à sa place en complice ancien, comme si les étranges rapports qu’ils entretenaient depuis quelques jours comptaient pour des mois de passion déjà. Elle était pénétrée en lui droit comme une lame.

En quelques pas larges il la rattrape, sentant pourtant lourdement dans cette caverne aux fantasmes, trois regards inconnus suivre son mouvement. A côté d’elle, il n’ose pas poser la question qui lui brûle les lèvres et elle aime la fièvre qu’elle lui voit dans le regard, son envie de tout ce qu’elle pourrait vouloir. Elle le sent à cet instant à la fois si faible et si fort, tel qu’il ne serait jamais dans l’univers dont il vient où l’on arme le béton et blinde les coffres forts.

Ici avec elle, il n’ose rien et il est prêt à tout, il réprime les tentations dont ses membres tremblent, mais dont son corps et son esprit fiévreux réclame. Une secousse le parcours quand elle fait glisser sa main sur ses fesses, plongeant vers le sillon qui les sépare, mais il ne fait pas un mouvement pour fuir, il a peur mais n’a pas un geste de fuite. Elle aime ça. C’est là qu’elle place le véritable courage… pour lui bien sûr. Il ne serait pas question qu’il inverse les rôles.

Elle savoure aussi les regards de trois hommes et de la femme qui n’ont rien perdu de son geste et de la docilité dont il l’accepte. Comme au théâtre, autant pour lui que pour la galerie, elle se penche ostensiblement vers son oreille et à très haute voix elle dit, « j’ai besoin de savoir tu comprends, savoir ce qu’ils ont ressenti, je veux tout reconstituer ». Et puis… tout bas cette fois, rien que pour elle et lui, elle ajoute, « c’est toi que je veux comme cobaye, personne d’autre et rien que toi ».

Tout en savourant le contraste gourmand de son regard honteux et de son sexe qui, sous le pantalon, bande, elle le pousse vers le vendeur suivant, qui les dévisage franchement et demande :

- Il me faudrait une combinaison en latex, à la taille de ce monsieur, très ajustée.

Lorsque le vendeur demande « noir ou chair ? », elle répond, en traquant sur le visage de Valérien ses émotions, « elle est déjà commandée, transparente. »

Le vendeur immédiatement part chercher l’objet non sans s’être extasié sur la commande :

- Je n’en avais jamais vue de transparente avant celle-là, elle est splendide. 

Quand ils ressortent de l’endroit, il y a quelques murmures, il n’a rien eu à régler finalement, la chose était prépayée, un montant majestueux semble-t-il à en croire les commentaires du vendeur et son insistance à offrir à Carole les quelques emplettes supplémentaires qu’elle a faite sans lui laisser en prendre connaissance.

-  Je veux que tu m’offres un repas dans le restaurant le plus somptueux de Genève, j’ai beaucoup, beaucoup d’appétit. 

-  Tu la connaissais ?

La question l’avait accompagné toute l’après-midi, sans qu’il n’ose la poser. Le puzzle de cette affaire, sur laquelle il collectait des fragments pour elle depuis qu’il l’avait rencontrée, semblait plus désordonné depuis que cette incertitude s’y était accolée.

Il a posé cette question avec appréhension, craignant la rebuffade, mais c’est plutôt une brume qui s’empare d’elle, elle semble très loin tout d’un coup, dans un souvenir ou une rêverie, il faut quelques minutes pour que son regard retrouve sa netteté et se pose de nouveau sur lui.

- Peut-être, je ne sais pas vraiment en fait, il se peut que j’ai dormi une nuit avec elle, c’est ce que je voulais savoir aujourd’hui. En tous cas, je n’ai pas pu la voir, elle n’a pas voulu ou bien on ne le lui a pas autorisé, il se peut même qu’elle n’ait pas été prévenue. 

Elle lui sourit, le sonde d’une œillade profonde, claire, le regard le plus direct qu’elle ait posé sur lui depuis leur première rencontre, le premier peut-être qu’elle n’ai pas calculé.

-  C’est dommage… j’ai vraiment besoin de comprendre, tu sais. 

Elle tend un index et le touche par-dessus la table, suit l’angle de sa mâchoire, un geste étrange et qu’il lui laisse accomplir sans en comprendre le sens. Peut-être une forme d’affection simplement.

-  Je compte sur toi pour y arriver, tu es d’accord n’est-ce pas ? 

Il accepte, pas tout à fait sans réfléchir mais sachant qu’il ne sait pas ce qu’il y a derrière ce oui. Il accepterait tout même sachant qu’il signe une feuille blanche où il ne sait pas ce qu’elle compte inscrire.

-  C’est bien. Je ne voudrais pas que tu ne sois pas consentant. 

Le sourire est redevenu serré, le regard vibrant, hypnotique tel qu’il ne peut que tomber dedans. Le moment d’innocence est passé, elle a repris le contrôle du jeu et son contrôle à lui. Il aime cela aussi (...)

 

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