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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 6

Il lance quelques appels téléphoniques, quelques mails. Elle n’a pas décidé de faire marche arrière aujourd’hui et, le lundi venant, la vie professionnelle reprend quelques droits. Qu’importe, il n’est pas prêt à la lâcher. Elle lui a dit qu’elle reviendrait à seize heures.

- Je veux à mon retour trouver du thé et des scones et que tu me masses les pieds. 

Quelle peste, se dit-il en souriant, mais quelle allumeuse de génie aussi. Il se sent tendu comme une barre de métal, n’attendant qu’elle, à chaque fois excité par chaque frustration supplémentaire qu’elle lui impose comme un tour de chaîne supplémentaire serré sur son désir.
Seul dans cette chambre, il se moque de lui à mi-voix parfois, il perçoit bien le ridicule qu’il a eu à dormir une deuxième fois d’affilée au pied du lit, pas même attaché cette fois, « mademoiselle est vraiment trop indulgente », avec le confort d’un oreiller qu’elle lui a jeté et du dessus de lit pour se couvrir.
Il n’a même pas envisagé de dire non. Il ne pensait qu’à son envie de la sentir marcher sur son corps, comme marchepied pour accéder au lit, comme descente de lit au lever. Il a même eu la chance… c’est ce qu’il a pensé lorsque c’est arrivé, qu’elle se lève pendant la nuit pour se rendre dans la salle de bain, le laisser entendre la cascade de son filet d’urine frappant l’eau, avant de retourner s’allonger, en s’amusant quelques secondes au passage de son pied sur son visage. Quelques secondes pas plus, la récompense était brève.

Oui, bien sûr, c’est pour un nouveau prospect qu’il reste ce matin à Genève, qu’on le joigne par message électronique ou téléphoné si on a besoin de lui et qu’on le mette en copie de tout. Ce sont les consignes qu’il donne, c’est tellement crédible, Genève, « oui je suis sur la trace d’un grand financier », c’est tellement vrai de toutes façons, seulement, pas de la façon précise dont-il le laisse croire.

S’interroge-t-il sur ce qui le rend si consentant ? A peine, quelques phrases traversent son esprit comme les réminiscences d’une résistance déjà tombée. Il n’arrive pas à mettre bout à bout une explication convenable à un comportement, il le sent bien, en déviance totale avec l’image qu’il a d’un rapport à l’autre normal.
Il n’a pas envie d’y penser, rejette les fragments de doute qui pointent dans les rayons bien ordonnés d’où il sortent, préfère laisser son regard glisser sur les chaussures arrogantes, aux talons hauts et à la cambrure vertigineuse, qui provoquent son œil, l’une en évidence accrochée par le talon à l’arête de l’écran d’ordinateur sur lequel il travaille, l’autre quand il se tourne vers le lit, jetée sur l’oreiller qui gît encore au sol, là où reposait sa tête la nuit durant.
Un dispositif stratégique, il devine facilement qu’elle l’a fait tout exprès, pour qu’il ne puisse pas dévier son attention des lanières de cheville, de la semelle de cuir, du souvenir de ses pieds à elle que ces chaussures ont portés. Elle connaît les moyens faciles. Il est, pour elle, « un homme facile » se dit-il, facilement pris, facile d’en jouer, comme une partition dont elle semble connaître d’avance toutes les notes.

Il n’a aucune envie de résister mais se sent un peu humilié de cet état des choses. L’autre ne devait pas être d’une pratique aussi facile, sans doute, cet Edouard Stern qui a joué avec le fil du couteau, la gueule de l’arme, béante, jusqu’à ce qu’elle tire ? Ou bien si ? Est-il mort parce qu’il était trop dur ou trop facile à jouer ? L’ombre d’Edouard plane sur Valérien, à la recherche d’une vérité, la sienne. La sterne qui se faisait rapace, se jetant avec rage sur ses proies pour les déchiqueter, s’était-il laissé prendre sans défense comme lui ? Il a du mal à l’imaginer, pourtant il a finit dans une combinaison de latex comme celle que Carole a a accroché dans la penderie, en évidence gênante offerte aux yeux de toute employée au regard fureteur et pour personne il ne fera de doute qu’elle lui est destinée. Elle est grande comme si elle était faite pour lui, grande aussi comme ce Stern dont la silhouette se déployait au-dessus de la plupart des têtes.
Il descendra manger, pour que le personnel puisse ranger la chambre sans qu’il ait à soutenir la gène de leurs regards derrière son dos.

A son retour, sa première préoccupation est de retrouver les chaussures de son amante, qu’il découvre rangées dans la penderie, juste dessous le porte costume où il a abrité la combinaison de latex. Hasard de la part d’une femme de chambre consciencieuse ou ironie féroce ? Il en a vu plusieurs s’effacer dans les couloirs, souriant et baissant les yeux, comme sous l’effet d’une formation hôtelière traditionnelle à outrance, mais peut-être était-ce pour mieux se moquer de lui. Il réalise que c’est une inquiétude qui ne l’abandonnera peut-être jamais plus s’il glisse sur cette pente comme il en a une envie irrésistible. Cela fait des années, depuis l’enfance, qu’il ne craignait plus qu’on se moque de lui puisqu’il ne laissait à cela aucune prise. Dorénavant, il suffira de peu pour qu’il soit la risée, à moins de mettre immédiatement fin à tout cela, quitter cette chambre et partir, rentrer.
Mais il n’est pas capable d’en avoir envie, l’idée seule le met dans une agitation qu’il ne supporte pas et pour l’apaiser il se met à genoux devant la penderie, et son grand corps plié en trois au dessous des habits, il pose ses lèvres sur les escarpins vernis, hume le cuir pour y chercher son odeur. Lorsqu’il entend la clef jouer dans la serrure et la porte s’ouvrir, il se relève pris en faute et sous l’œil de Carole, ne sait pas ce qu’elle a perçu de son vol furtif d’une émotion, là où elle a posé ses pieds.

-  Ici, Chouchou ! Vient porter mes sacs. 

Elle se moque, elle est de bonne humeur, il va avec soulagement se plier devant elle et la débarrasser de ses achats.

Mais c’est d’une voix beaucoup plus sérieuse qu’elle reprend la parole, lorsqu’il a posé les sacs et qu’il revient vers elle. Une voix qu’il ne lui connaît pas encore.

-  Viens t’asseoir en face de moi, à genoux, et regarde moi… 

et lorsqu’il est là, à un pas d’elle qui s’est emparée d’un fauteuil,

- …ce n’est pas un jeu, je veux que tu le saches, je ne tolérerai pas de jeu. 

Il n’a jamais entendu la gravité qui s’installe dans cette voix qui s’empare de lui (...)

 

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