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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

Chapitre 7

Il est prêt. C’est le terme qu’elle emploie pour les hommes perdus, lorsque cette barrière a cédé. Il y a de nombreux paliers, dans le contrôle que l’on peut atteindre sur un homme, avant qu’il soit absolu. C’en est un.

Lorsqu’elle a ouvert la porte et a aperçu la penderie se refermant, le mouvement furtif de l’homme pour achever de se relever, elle a immédiatement fixé ses yeux et a sondé chacun de ses mouvements pendant qu’il la débarrassait de ses paquets. Il respirait la crainte de ce qu’elle pensait de lui, mais sans volonté de se donner une contenance, sans la résistance de celui qui veut d’autant plus réaffirmer son arrogance, que son amour propre est menacé.
Elle a senti qu’une capacité de résistance en lui était prête à céder et elle en profitera pour l’abattre, la défoncer, la raser de telle sorte qu’il ne puisse plus jamais relever cette barrière là. C’est son amour propre qu’elle peut lui enlever.

Elle s’est assise sur une chaise Louis XV et le regarde, agenouillé devant elle, attendant, l’attendant elle, attendant n’importe quoi de sa part pourvu qu’elle lui demande quelque chose, qu’elle lui fasse quelque chose. Il n’est plus que cela, attente, et uniquement attente d’elle, de son moindre geste, frémissement, mot.

- Enlève ta chemise et met les mains derrière ton dos. 

Il ne pose pas de question, obéit. Puis s’immobilise de nouveau avec cette disponibilité totale, qu’elle peut laisser suspendue le temps qu’elle souhaite, parce que les secondes qui s’écoulent ne l’émoussent pas mais l’aiguisent, la rende plus insupportable pour lui mais plus intense à la fois. Jusqu’à présent, elle jouait d’un registre entre caprice et humour, un humour servant de justificatif à son amour propre à lui, une forme de "tu m’humilies mais nous savons bien tous les deux que c’est pour rire", une sauvegarde lui permettant d’éluder les questions trop difficiles que ce grand homme aurait dû autrement se poser sur le sens de ses obéissances. Cet humour, aujourd’hui, elle veut le lui retirer comme si elle faisait s’écrouler un plancher de dessous ses pieds. Qu’il tombe.

- « Je veux… », son attention s’est élevée encore d’un cran et il scrute ses lèvres, le souffle suspendu, mais elle laisse les mots en suspens. Carole a ouvert son sac et en sort une paire de gants, de cuir fin, qu’elle enfile calmement l’un après l’autre, sans le quitter des yeux, de telle sorte qu’il reste accroché à son regard comme un noyé.

- « Je veux… », la simple répétition des mêmes mots provoque la répétitions des mêmes effets, il est tendu tout entier vers le mot qui ne vient pas, elle en est contente, elle ne le laisse pas voir, elle tient à ce qu’il reste à cet instant dans le vide, et puis elle le gifle.

C’est sa main droite qui a volé, claquant sur sa pommette et le haut osseux de son visage, un peu plus haut qu’elle ne l’avait prévu. Sa tête a tourné de trente degré d’angle, sa bouche s’est ouverte comme sur une exclamation de surprise, muette cependant et son œil est a demi fermé, un peu griffé par une couture du cuir. Bien.

- « Je veux… », il est revenu dans sa position d’attente, sans un mot de protestation, pour écouter ce qu’elle veut. Alors elle recommence, de la main gauche cette fois, elle vise un peu plus bas d’aplomb sur la joue et la main claque de façon sonore, cuir sur peau, envoyant la tête basculer de façon encore plus prononcée, vissée d’un quart de tour car pour compenser la moindre force relative de son bras gauche, elle y a mis toute son énergie cette fois. Dans son regard, elle voit l’étourdissement et les étoiles qu’elle a fait naître dans son crâne. Il est moins assuré lorsqu’il ramène son regard sur elle, revient à la captivité de cet hypnotisme auquel il n’imagine pas de se soustraire.

- « Je veux… », elle rit cette fois sans risque d’atténuer la tension, car dès qu’elle a ouvert la bouche, il s’est rétracté dans la crainte d’un nouveau coup. Rétracté mais pas reculé, rétracté mais sans ramener ses mains de derrière son dos pour se protéger, rétracté mais docile. Elle peut rire à présent, pas de risque de diluer la pression dans l’humour, ce n’est pas un rire partagé, c’est lui qui la craint et elle qui se moque. Elle attend qu’il revienne à sa position normale pour frapper, de toutes ses forces encore, de la main droite, cette fois plus profond, pour que le coup éclate sur son tympan et c’est pour lui comme si toute son oreille explosait, l’impact continue de résonner longtemps après qu’elle ait frappé.

-  Je veux que tu lèches mes bottes exactement comme tu l’as fait de mes chaussures dans le placard. Exactement.

Il hésite, «mais je ne les ai pas léchées, seulement embrassées… », une nouvelle gifle vole, que Carole tenait toute prête.

- J’ai dit léchées, exactement pareil, tout de suite ! 

Il est déjà en mouvement cette fois, penché sur ses pieds. Elle a aperçu sa confusion alors qu’il plongeait pour devancer le risque du coup suivant, désireux de lécher ses pieds, incapable de savoir comment exécuter un ordre impossible mais toute résistance abandonnée. Il va essayer. Qu’importe si cela n’a pas de sens puisque c’est elle qui le dit. Cela à un sens puisqu’à cet instant c’est sa volonté à elle, il ne cherche plus d’autre vérité que celle qui naît de sa bouche, sous ses coups, sous ses pieds.

- Je veux…  (...)


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