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Comme une sterne en plein vol
de Julien Hommage

 

 

Chapitre 8
Deuxième partie : Carole

Je me souviens d’une jeune femme blonde, fragile et magnétique, assise sur la même banquette que moi dans un bar fastueux de Shanghai, surplombant le fleuve enluminé de navires. Elle s’appelait Cécile elle aussi et son regard brillait d’une fièvre sourde, ses cheveux orpaillaient aux reflets des lampes qui trouaient la pénombre contrastée de la salle.
Je faisais la blonde, elle jouait l’artiste.

Dans l’alliage renouvelé de ce que la Chine et l’Occident compte de tempéraments aventureux et d’argent avide, la beauté, l’intelligence, le pouvoir et le sexe étaient mêlés. J’étais à ma place, cette jeune femme aussi. Etait-ce elle ? Je voulais la voir pour m’en assurer, son souvenir m’obsède.

J’ai relu les notes que j’avais prises dans mon carnet, celui que personne ne voit, où je peux me permettre de nourrir tout ce que je ne montre pas. Des hommes et des femmes s’étaient agglutinés sur les banquettes et fauteuils, nous pressant l’une contre l’autre, épaule contre épaule, peau contre peau. Je l’ai senti frissonner à mon contact et mon bras s’est pris de chair de poule, elle me ressemblait comme une jumelle, pas tant de traits que de matière, la même séduction armée comme un cri de détresse, pour pouvoir dire non, pour pouvoir dire oui, ne jamais être abandonnée. Mon regard a glissé vers elle, sur son profil qui n’obliquait pas vers moi, feignant de m’ignorer, heureusement car je ne voulais plus que me fondre en elle, la rejoindre, l’habiter.

Elle a parlé, beaucoup plus que moi, jamais à moi, sa présence m’avait muselée. Je buvais tout ce qu’elle était comme une coulée d’un poison sacré, rituel, délicieusement sucré comme la certitude de sombrer. Il y a des moments où je n’ai plus d’autre envie que de me perdre, j’étais désespérément électrisée par son existence à mes côtés. Un homme m’avait amené ici, j’ai croisé les jambes plus haut, lui ai laissé poser sa main à la lisière de mon bas, je pensais qu’il le méritait bien pour le compenser d’avoir été en un instant ainsi annihilé.

J’eu l’impression de sombrer dans un trou noir, un tourbillon sans fluidité mais aussi brut qu’une coulée de béton, effaçant tout, tout sauf elle, à laquelle il suffisait de se tenir là au milieu de nous, à me toucher. Le reste n’existait plus. J’entendais sa voix, résonnant de chacun de ses mots et pourtant je ne peux plus me souvenir aujourd’hui de ce dont elle parlait. Chaque mot traversant ses lèvres avait plus d’importance que toute chose imaginable au monde, sur l’instant et pourtant rien de ce qu’elle disait n’importait. Eut-elle proféré une ânerie ou professé la royauté des souris, cela aurait eut la même importance infinie, m’aurait-elle demandé sans même me regarder de me rouler au sol à ses pieds, je l’aurais fait dans l’instant, mais elle parlait d’art, je n’ai rien retenu, le sujet n’avait aucune importance car seule comptait sa personne, ses lèvres qui se mouvaient autour de mots que j’aurais voulu recevoir dans ma bouche, coulant comme un fil de salive de sa langue à la mienne.

J’avais l’impression de me noyer et pourtant je ne voulait rien d’autre que cette asphyxie. Le timbre dont elle usait résonnait en moi et me mobilisait toute entière à l’écoute de chacune de ses inflexions. Elle était peut-être accompagnée, je ne sais pas, Les autres ne comptaient plus, elle aurait pu avoir un banquier renommé ou un prince barbare à ses cotés, je ne les aurait pas plus vu. J’ignore même si elle s’était rendu compte des tremblements qui me prenaient, de mon bras contre le sien, de ma cuisse cherchant à épouser la sienne sous l’excuse de la pression humaine qui augmentait à mesure qu’avançait la soirée. Je n’arrivais plus à respirer quoique, ou peut-être parce que, je calquais ma respiration sur la sienne, ou plutôt sur la façon lente et délibérée qu’elle avait de tirer sur sa cigarette et d’expirer la fumée, en un long filet dont le nuage dérivait sur moi qui emplissait mes poumons alors jusqu’à leur limite extrême, pour avaler le brouillard qu’elle avait expectoré.

Et puis, la fin du monde. Quelqu’un appela cette femme depuis un au-delà de mon champ de vision, réduit aux deux mètres carrés qu’elle occupait.
Elle était partie.
Elle ne revint pas.
Elle n’était que de passage.

Mon cavalier d’occasion ne put pas me dire qui elle était, je l’en détestais, je l’aurais griffé pour cela.
Un jeune homme, au sourire meurtri, aux yeux hagards, revint s’asseoir qui s’était levé à sa suite, de façon presque précipitée. Dans ses yeux, je vis le reflet des miens. Je m’adressais à lui comme dans une confrérie au porteur des mêmes signes, des mêmes stigmates. Dès que je lui posais la question, il me reconnu aussi. C’est avec lui que je parti, oubliant l’homme dont deux heures plus tôt je laissais les mains s’égarer sur mes cuisses (...)


A suivre...
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