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Ecstasy
de Murakami Ryu

 

La culture japonaise n’a pas perdu ce lien direct, qui conduit de l’art à l’érotisme, sans diluer de sa capacité à sonder l’âme. Elle le fait cependant souvent par le rite d’une codification extrême, comme presque aucune autre culture n’en a le secret, épurant la forme, le geste, le son, jusqu’à ce que la nature en soit sarclée, l’os mis à nu comme nettoyé de toute chair, s’écartant de l’humain pour atteindre l’abstrait. L’extase rejoint alors une confondante pureté.

Murakami Ryû met en branle sur ses pages des personnages profondément décalés, que leur folie propre lance sur des trajectoires traverses, profondément japonaises dans leur démarche et par leur course jusqu’à l’extrême, mais ravageant l’ordonnancement soigné des existences codifiées. La norme de la société s’efface, ne reste que la tentative effrénée d’êtres désordonnées, poussant leur désordre jusqu’à sa limite, créant leur propre système. Des tentatives destinées non pas à être viables mais à tendre chaque protagoniste jusqu’à sa limite humaine, différente pour chacun d’eux.

Ecstasy est le premier volet d’une trilogie, mais c’est d’abord un livre complet, dont la lecture ne laisse pas dans la frustration d’une suite mais est dense, riche jusqu’à la saturation, laisse le lecteur face au besoin de laisser la puissance narrative se tasser pour que, passé le vent chaud et puissant de sa lecture, il parvienne à relever la tête, faire le décompte des ravages, voir où cette vague l’a laissé. Ce n’est qu’après que vient le besoin des autres volumes. Tous tournent pourtant autour des mêmes personnages, d’une même histoire creusée dans la recherche de la sensation, d’un toujours plus loin entre sexe et drogue, entre absolu et mort, laissant sur les esprits et les corps de chacun des trois protagonistes centraux, entre débris et varechs, le sillon de la recherche exacerbée d’un point limite, toujours repoussé. La drogue n’y est qu’un adjuvant, un moyen utilisé pour dépasser des limites, toucher à un sublime qui se dérobe. Le sexe est central, il est le véhicule de ce voyage commun, chacun pour soi mais chacun au travers les autres, vers un idéal qu’aucun ne pourrait décrire, qu’aucun sans doute ne s’accorderait à décrire, mais dont la recherche les pousse tous les trois.

Dans le sillage de cet attelage à trois, chaotique et passionné, les témoins et les êtres de passages se trouvent happés, comme attirés par une force d’attraction fatale du triangle central. Le narrateur est à chaque fois différent, mais ce n’est jamais directement l’un des protagonistes. Ce témoin est captif de la trajectoire tracée par l’un ou l’autre des trois, chacun détenteur d’une capacité de fascination aveugle, et le satellite est ballotté par ce récit qui s’impose à lui. Dans Ecstasy, le narrateur à chaque étape se rapproche plus d’une recherche qu’il ne comprend pas lui-même, qui l’expose et le broie, qui l’amène près d’une apothéose qui le détruira aussi bien, qui le nie. Il n’importe, il n’est qu’un accessoire au thème central, ni l’auteur ni les acteurs n’ont cure de lui, si ce n’est comme moyen, si ce n’est comme instrument à manipuler pour servir leur jeu plus important que la vie.

Au terme du livre, impossible de s’identifier à aucun de ces êtres, impossible de ne pas se sentir atteint pourtant par la puissance de leur recherche, leur volonté tendue vers un inconnu dont on sent la force, tant libératrice que potentiellement destructrice. Impossible pour eux de s’en détourner parce qu’ailleurs, en comparaison de cette course, il n’y a pas de vie. Au bout du parcours, si c’était possible il y aurait un saut dans les nuages, vers le soleil où la nuit. Si cela est impossible, il n’y a peut-être qu’un gouffre. En fait, pour chacun d’eux, l’échec ne remet en cause aucun de leurs choix, il ne serait pas possible si c’était à refaire de ne pas tenter exactement de même. L’appel obscur de l’idéal est plus fort qu’une terne raison.

La piste que trace de son encre Murakami Ryû est d’une beauté sombre, qu’il nous est difficile dans le panorama littéraire de ne pas suivre. Trois protagonistes, trois livres, trois visages de la folie et de la recherche, en trois volets d’un absolu. 

 

 

 

 

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