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L'affleurement, l'écart et la plongée
Tribune Libre

 

C’est baroque, un sexe d’homme dans une main de femme.
Pourtant, c’est la racine du monde !

Violette le Duc – La Chasse à l’amour

La vie érotique d’un auteur m’intéresse peu. C’est la relation triolique mêlant dans une même danse l’écrivain, sa plume et la chair, qui créé la réfraction de lumière, noire ou or, dont le chatoiement m’hypnotise. A cette aune, la magie de l’écriture érotique ne diffère pas de celle d’autres genres, elle perce l’aine et l’esprit d’un même jet. Qu’importe dès lors la matière, autobiographique ou imaginaire, ce n’est pas la viande mais la pensée qui fait le texte littéraire et érotique.

Pourtant, pour écrire, lire ou critiquer une œuvre érotique, que de freins, partout et chez presque tous, quelle valse hésitante entre contrainte et liberté ! Nous sommes si loin du libéralisme des mœurs auquel notre période prétend qu’il reste difficile d’aborder la littérature des sens sans être face à une censure, implicite, qui n’est plus celle de la police mais celle du préjugé.

Les exemples abondent, de cette gène et du détestable mouvement de défausse qui en résulte, alors qu’une œuvre devrait toujours pouvoir être assumée, tête haute, au moins au jour où elle est publiée (on peut à la rigueur admettre que, le regard changeant avec les années, Chateaubriand déclare sur le tard regretter René, encore qu’il reste a savoir si le regret n’était pas de seule convenance).

L’Histoire de la Littérature Erotique d’Alexandrian, comme l’anthologie de Pauvert, donnent maints exemples de Sade reniant ses œuvres condamnées et affirmant par exemple, au sujet de la paternité qu’on lui attribue de "La Nouvelle Justine", qu’il ne saurait être l’auteur de « ce livre infâme que pour l’intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer ». Mais Sade risquait sa vie et sa liberté et a payé ses audaces des deux alors que, sans qu’il soit dans le même péril, Alexandrian a éprouvé lui aussi le besoin de se justifier, dans son introduction, d’avoir entrepris d’aborder cette littérature : « Cet essai traite fort sérieusement d’un sujet réputé frivole ou immoral, non pas pour en faire l’éloge, mais pour comprendre ce qu’il y a dessous et définir à travers lui les rapports de la littérature et des mœurs. » Distanciation, différentiation, justification – Alexandrian, à l’érudition érotique duquel nous sommes redevables, conserve pourtant à sa plume des attaches de pudeur, quand nous l’aurions attendu plus radicalement libre.

Ainsi, très souvent l’écrivain face à son œuvre érotique se comporte comme avec une maîtresse un peu honteuse, adulée les nuits de fête mais oubliée ou traitée avec distance et froideur sous l’œil public, devant le censeur social. Aujourd’hui encore, on ne traite d’un tel sujet qu’au risque de sa réputation, fut-ce auprès de ses amis ou de ses proches, tant l’énormité accolée au sujet fait toujours partie, pour une large majorité, de l’inavouable. Inavouable… même si pas inconcevable. Pour beaucoup, cela reste le sujet que l’on n’évoque pas. Passe que vous y pensiez, voire que dans l’isoloir de votre intimité vous pratiquiez… mais pas que vous disiez, chut…c'est tabou.

L’écrivain hésite donc à endosser cette aura d’étrangeté, franchissement de ligne dont il sent qu’il le résumera à ce stigmate, l’étiquetant, le réduisant dès lors à être mesuré, d’abord et toujours, à l’aune de cela.

Le souci de justification, comme l’autocensure, est ennemi naturel du génie. Même la posture de défi… bravache… revendique la liberté parfois plus qu’elle ne l’atteint. C’est que celle-ci ne s’offre que comme une grâce rare, soit en un fugace affleurement érotique dans une œuvre plus classique, soit que, dans la gestion de l’opprobre menaçante, les stratégies de l’écrivain, l’écart – l’ouvrage secret publié sous pseudonyme ou post-mortem, ou la plongée – assumer de front la charge et la décharge (de sperme ?), lui aient permis cette « liberté grande » que Gracq me permettra je l’espère d’user hors contexte.

 

L’affleurement

Gracq justement, dans la première de ces trois catégories et pour dire toute mon admiration à ce géant discret, n’est pas dépourvu de ces fulgurances où, au détour d’un livre qui tend tout l’être de ses personnages dans l’attente, affleurent la tension soudaine puis la jubilation de la chair. C’est la passion condensée dans une goutte de pluie, le temps d’une parenthèse qui met en branle la fin d’un monde, dans "le Rivage des Syrtes", ou ne reste qu’un instant suspendue dans le roman de l’attente, "un Balcon en forêt".


"Mon nouvel accoutrement était prétexte à de petites privautés qui me laissaient oppressé (…) je sentais la caresse légère de ses doigts sur mon cou comme une brûlure, et, à un coup de roulis brusque, son pied se posa sur le mien, et elle me ceintura de ses bras tièdes (…) ; je pressais ce pied nu, tout glacé sur les planches humides…"   - Le Rivage des Syrtes
« Enlève-moi mes bottes. (…) J’ai si froid aux pieds, ils sont tout mouillés. » (…) au bord des ongles un peu bleuis s’étaient accrochés des brindilles de laine : tout à coup il se sentit fondre de nouveau d’une pitié tendre et très trouble : il y colla sa bouche, il sentit remuer les doigts glacés et les brins de laine crisser contre ses dents. Soudain Mona détendit ses reins d’une secousse affolée de gibier dans le piège, et se renversant dans le divan l’attira contre elle de ses deux mains." - Un Balcon en forêt


La vibration de la chair, la pulsation de la veine à la tempe et à la hampe qui obsède, est là, quoiqu’à peine dite. Le fantasme est présent, avec l’innocente perversité de la beauté, dans un même arrêté sur image pour deux livres différents : même fascination exercée par un pied féminin, trouble effusion qui mène le héros à le presser contre sa peau ou ses lèvres. Les ingrédients de l’érotisme et du fétichisme sont là, au détour de la phrase, avivant l’émoi qui gagne pendant quelques lignes l’écriture. Si l’on souhaite réintégrer Gracq dans le surréalisme qu’il a côtoyé, on parlera de fusées, comme il se doit érotiques et voilées pour conserver la terminologie de Breton. Le pamphlétaire de "la Littérature à l’estomac" ne se soucie guère des mots d’ordre, mais sa pente converge avec les intuitions d’un homme qu’il a profondément respecté. Le lecteur, s’il est de même sensibilité, se laisse gagner par le trouble à la lecture d’un auteur que nul ne présente comme un érotique.
La seule obsession publique de Gracq était celle de la phrase. Il fait preuve que, comme tous les points culminants de la vie, l’érotisme est matière littéraire et s’insère dans un récit de même qu’il peut faire irruption au milieu de vos jours, à l’improviste, récompense gratuite.

Il n’est pas seul à apporter cette preuve, quelque soit le courant. Gracq était du reste parmi les sensibilités surréalistes l’un des moins investis dans l’éloge militant de l’érotisme, ce qui fait l’intérêt de ce traqué du fantasme sexué jusque dans la retraite de ses lignes : rien de ce qui vibre n’est hors champs de l’écriture.

Proust lui-même, bien avant « Sodome et Gomorrhe », n’est pas sans rendre visite à d’autres souvenir que sa madeleine. S’il est possible de remédier à l’usure de cet auteur auprès de générations d’anciens écoliers, lassés qu’on leur ait imposé à l’adolescence l’explication d’un processus qu’on ne goûte qu’à la maturité, c’est peut-être en soulignant, à peine plus loin à l’échelle de la Recherche, les lignes où naissent ses premières impressions du sadisme :


« Sais-tu ce que je voudrais lui faire à cette vieille horreur ? » (…)
« Oh ! Tu n’oserais pas.
Je n’oserais pas cracher dessus ? sur ça ? » dit l’amie avec une brutalité voulue. »

Et plus loin commentant cette scène vue alors qu’il était encore dans l’enfance :
"…il n’y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la vie à l’esthétique du mélodrame. (…) Une sadique comme elle est l’artiste du mal, ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne lui serait pas extérieur (…) et la vertu (…) comme elle n’en aurait pas le culte, elle n’en trouverait pas un plaisir sacrilège à la profaner. Les sadiques comme Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur parait quelque chose de mauvais, le privilège des méchants."
L’analyse n’est-elle pas plus fine que l’élaboration psychanalytique ?

Le Nouveau Roman, autre école qui ne se revendiquait pas de celle de la chair, est pareillement réinvestit par le fantasme érotique, ne fut-ce que comme décor théâtralisé, parfois neutralisé. Robbe-Grillet, à mesure qu’il poursuit sa charge contre le « vieux roman psychologique », enrôle le matériel des fantasmes. Il mobilise les magazines érotiques comme le papier glacé des revues, et les publicistes qui nous renvoient en éclats disjoints des reflets érotiques, SM, saphiques, terreaux de nos fantasmes. Son Nouveau Roman a devancé dans ses mécaniques littéraires l’effet kaléidoscope de plus en plus criant, qui nous assaille dès que nous avançons dans la galerie de miroir qu’est devenue la vie.

A mesure que les fausses morales s’effacent, la liberté s’accroît de laisser la sensualité ou la sexualité traverser, en diagonale, les pages d’un roman. Il y a bien quelques fâcheux encore pour déplorer qu’on ne puisse plus écrire un livre sans y mettre du sexe, mais leurs certitudes s’effritent, le roman est tranche de vie et pas manuel de civilité.

C’est nouveau, du reste. Pendant plusieurs siècles c’était bien là ce que la société attendait des auteurs, l’édification ou l’éducation des lecteurs. De là, une abondance de livres moraux dont, fort heureusement, beaucoup se destinaient aux oubliettes de l’histoire littéraire.
Mais l’immoralisme pas plus que la moralité n’est gage de qualité. De la gauloiserie à la provocation, il faut bien plus que la volonté de choquer pour qu’un souffle habite les pages noircies. Sans s’ennuyer à les citer, les exemples abondent aussi de littératures pitoyables publiées pour leur sujet grivois quand elles ne le méritaient par aucune autre qualité. Le sexe non plus ne garanti pas contre les égouts de la commercialité.

Ainsi, en réponse aux "Conseils et instructions aux demoiselles pour se conduire dans le monde", de Mme de Maintenon, bien des médiocrité, que la transgression ne pousse qu’à l’avilissement des sens, pour une voie claire, aussi fine et parodique que celle de Pierre Louÿs, dont "le Manuel de civilité pour les petites filles" enfile l’une derrière l’autre des perles perverses.


« Ne faites pas aller et venir une asperge dans votre bouche en regardant languissamment le jeune homme que vous voulez séduire. »
« Quand la maîtresse de maison se penche pour vous embrasser, ne lui fourrez pas la langue dans la bouche. Cela ne se fait pas devant témoins. »

Pierre Louÿs écrira en parallèle ses livres publics et secrets, conservant certains des derniers à l’abri de son bureau d’où ils ne furent extirpés et publiés qu’après sa mort, outre le Manuel de civilité en question, "Trois filles de leur mère", roman plus violemmentérotique. Dans le même temps, sa littérature publique, qui en fit l’un des plus respectés auteurs de son temps, n’est pas non plus sans connotation forte. "La Femme et le pantin" est centré autour de la passion obsessionnelle, de l’état de dépossession auquel le narrateur est conduit par un désir toujours attisé et frustré par Conchita. Si le roman échappe au censeur (c’est un roman psychologique bien plus qu’un roman de mœurs), il s’en dégage pourtant une émotion au masochisme érotique omniprésent, qui culmine dans le film qu’en a tiré Bunuel par le baiser sur le pied, l’insulte et le rejet, images finales qui interprètent sans trahir la teneur implicite du roman.

Une ligne invisible relie en pointillé chez Pierre Louÿs l’œuvre de l’affleurement, dans son cas très invasif, à celle de l’écart en large part publiée de façon anonyme ou posthume.

 

L'écart

L’écart, dans l’œuvre littéraire d’un auteur, relève d’un réalité brutalement ou subtilement différente de son écriture quotidienne, parce que ces textes sont écrits contre ou malgré. C’est une écriture de résistance. Cependant, comme en résistance, certaines audaces sont plus vraies que d’autres, parce qu’elles sont liberté retrouvée par l’écrivain en son secret avant d’un jour devenir publiques, quand d’autres sont entachées de calcul, pour tirer profit ou gloire de l’interdit. Nombre de coups d’éditeurs… et d’auteurs, derrière des livres à scandale recherchant l’interdiction comme meilleur moyen d’atteindre la notoriété, la publicité, la vente. L’étiquette d’écrivain maudit ou d’œuvre censurée fait naître la curiosité ; brandie trop souvent, en littérature érotique comme en tout autre genre, elle est devenue si consubstantielle à l’image de l’artiste que nous avons intégrée, qu’elle m’inspire à présent autant de méfiance que d’intérêt.

La légende noire de Sade me touche sous la plume d’Annie Le Brun, parce que la ferveur de cette Dame fait écho au gouffre de l’embastillé, mais évoquée mille fois sur les jaquettes d’éditeurs la référence m’ennuie, elle sent trop la mercatique. N’est pas Pauvert qui veut, les résistants levés après les chutes des tyrans sont les héros de batailles jamais livrées. Certes le métier de l’éditeur est de rechercher un public, mais avec la fin de l’interdit apparaît d’autres risques pour l’œuvre, celui de la neutralisation de sa violence symbolique, le trop de gloire affadit. Pas de plus grand malheur, parfois, pour un auteur et un éditeur érotique, que de n’être pas ou plus rejeté au Panthéon des condamnés.

 

L’obscène

Par calcul ou à cause de la fascination pure que la provocation exerce sur les hommes, l’œuvre de l’écart est souvent envahie par l’obscène.

Je n’attribue pas de hiérarchie de valeur, selon l’école du peintre en mots qu’est l’écrivain. L’obscène, au même degré que l’érotique-voilé surréaliste, relève du champs de la littérature érotique, il dépend seulement de son emploi qu’il soit au cœur, ou s’exclue lui-même du champs littéraire. Par nature l’obscène – affichage d’images, mots ou actes provoquant le rejet - est doté d’une violence qu’il dépend de son auteur de transformer en puissance ou en inanité. Du talent, dépendra la métamorphose de la matière brute en sens (et mettre en lumière le non-sens des choses n’est pas absence de sens).

Le même mot, selon la bouche qui le profère, là est d’une grossièreté qui appelle l’ennui, mais sous une autre plume gagne une valeur poétique, atteint à la fulgurance brutale qui fend le jour ou explose la nuit.
« I want to suck your big cock », lamentable accroche de site pornographique pour moteur de recherche, devient le titre inspiré d’une ode ordurière et amoureuse, c’est elle-même qui le dit, chez Anne Archet, anarchiste et blogueuse francophone canadienne, qui l’écrivit au feutre indélébile sur la porte du bureau d’un ancien amant.

Mais là où les mots de cette marginale des lettres transcendent l’obscène, la poésie d’un autre parfois ne m’atteint pas. "Les Onze Milles verges" d’Apollinaire, mentionnées dans toutes les anthologies érotiques, manquent à m’émouvoir ou à me mouvoir, parce que dans le glissement de l’inspiration à la transgression, le poète se détache de son génie de l’immense et de la tendresse, pour une truculence un peu gauloise qui ne m’ouvre pas de nouveaux horizons. Lorsqu’il conte (compte) l’énumération d’actes parodiquement sexuels et de crimes gratuits, l’intérêt n’est plus soutenu que par le rire ou la misère sexuelle. Plus de grande différence, soudain, entre l’auteur fulgurant et ravagé des "Alcools" et un écriveur, payé à la ligne pour produire cent pages de mots de sexe. Gloire à Apollinaire, dont d’autres poèmes érotiques me touchent, mais l’oubli indulgent de cette paternité l’aurait mieux servi, pas parce que les Onze Milles Verges sont érotiques mais parce l’étant, il n’y est pas parvenu à donner la pleine porté de son talent. L’obscénité m’y semble maladroite, non transcendée. Mais j’entends déjà des clameurs se lever, pour défendre Apollinaire, me répéter que cette oeuvre est « scandaleusement drôle, ludique, perverse, éclectique ». Bien, je m’incline. Du reste plusieurs de ses poèmes érotiques eux m’atteignent. Faisons de ma myopie à l’égard de ses verges l’illustration de cette si juste maxime de Breton, selon laquelle « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Mon propre regard a aussi ses angles morts.

Sur le fond cependant, reste qu’à l’entrée du domaine érotique il arrive que le talent d’un écrivain se tarisse quand celui d’un autre se révèle. L’érotisme provoque un déplacement de perspective qui trompe parfois les plus grand. Dans un goulag ou embastillé, le génie peut écrire, que ce soit sur des feuillets ou en son cœur, mais il se trahit quand c’est de lui-même qu’il ne se libère pas.

 

La plongée

Après l’écart, réussi ou manqué, vient la plongée, mouvement de l’auteur que l’écriture aspire, tout entier, dans un vortex littéraire érotique qui gagne du terrain sur le reste de sa vie, sur le reste de son oeuvre, qui devient un terrain central où son génie se déploie.

Chez certains, on discerne une ligne de rupture entre l’œuvre de l’avant et celle de l’après plongée. L’interrogation est parfois d’autant plus ouverte que l’auteur est vif et qu’un livre nouveau le dévoile, dans un vertige que l’on n’attendait pas et dont on ne sait prévoir s’il est passager ou « coming-out ».

Ainsi de l’encore peu connue Julie Hilden, publiée en France par Actes Sud, dont l’ordinaire de chroniqueur juridique américain est éclairé sous un nouveau jour par l’écriture de « 3 », roman triolique faisant la part belle au saphisme comme au sentiment masochiste. Ce dernier est constamment présent dans le roman, même lorsque les rituels de domination sont absents, comme si le trio lui-même était un instrument subtil pour se déchirer d’une souffrance exquise supplémentaire. Après un premier livre, "the Bad Daugther", récit autobiographique de sa fuite devant la douleur de l’autre (sa mère atteinte de l’Alzheimer), cet auteur à la douce figure, en livrant un roman dont la résonance semble tellement proche d’une sensibilité vécue, fait-elle un écart ou s’engage-t-elle sur cette voie dans la durée ? Seule une vie de recul, la sienne, le dira. Elle illustre cependant, avec grâce et talent, ce point de bascule qui ne s’analyse bien que rétrospectivement.
Julie Hilden est dans tous les cas, par sa façon de frapper l’eau sous un angle vif et qui pénètre profond, dans une démarche de plongée, s’abandonnant entièrement à son sujet sans pudeur, sans retenue, acceptant la douleur du jugement d’autrui. Qu’elle semble abonnée à la réussite, en démenti du stéréotype de l’écrivain maudit, n’ôte rien à son audace et à son talent.

Dans la même veine bisexuelle, par nature doublement propice aux frémissements érotiques, la lignée est riche depuis le milieu du siècle précédent. Les femmes dès lors ne sont plus rares, comme Anaïs Nin, à vivre avec un homme tout en chantant Gomorrhe. Les motifs dessinés par la chair se compliquent.


"Elles avaient cessé d’être trois. Elles devenaient bouches, doigts, langues et sens. Leurs bouches cherchaient une autre bouche, un sein, un clitoris. Corps enchevêtrés, bougeant très lentement. Elles embrassaient jusqu’à ce que le baiser devienne une torture, que le corps s’agite…" Anaïs Nin

Écho à revers de cette dernière, Joyce Mansour, surréaliste aux amours saphiques publiques, revient un poème sur deux en rauques évocations du désir de l’homme, attisé, par elle instrumentalisé comme si un volet de sa bisexualité consistait à être le brandon dont marquer au sexe le mâle.


"Que mes seins te provoquent
Je veux ta rage
Je veux voir tes yeux s’épaissir
Tes joues blanchir en se creusant.
Je veux tes frissons.
Que tu éclates entre mes cuisses
Que mes désirs soient exhaussés sur le sol fertile
De ton corps sans pudeur."

Nous sommes déjà entre sexualité et domination. C’est Masoch revu par la Vénus, qui remplace la cravache par le fouet de son corps.

Dans ce registre, d’une publication récente en France mais écrit au Japon avant 1956, "Yapou" dépeint en une science-fiction érotique un régime d’une oppression absolue, où les uns sont matière première, objets sans humanité reconnue, bétail humain, que les autres utilisent et broient à volonté. Mishima décrit ce livre comme un système théorique basé sur l’humiliation et la jouissance, capable d’englober le monde entier, politique, littérature et morale, dans une telle terreur. L’asservissement est celui d’une race jaune par des femmes blanches, au titre de théories scientifiques et politiques prétendant prouver que les japonais sont une branche simiesque de l’évolution et que les femmes seules sont propres à gouverner. Rassurez-vous, Michima s’exagère l’horreur, ce n’est pas un Mein Kampf mais une somme d’érotisme masochiste : Shozo Numa se déclarait à la capitulation de son pays excité sexuellement par la défaite militaire du Japon.

Ce dernier détail n’est pas sans faire écho à Jean Genet, appelant avec une certaine exultation à la défaite de l’homme blanc, à ceci prés que Numa se place au premier rang de ceux qu’il aimerait voir humiliés. Vous avez dit plongée ?

Toutes ces entrées de l’écrivain en eaux troubles sont depuis longtemps synonyme de damnation. L’opprobre est d’autant plus flagrant que le talent s’exerce là où le sens commun interdit toute audace. Plongèrent ainsi, jusqu’à leur rédemption, toutes les « littératures du mal », de Sade à Baudelaire, de Wilde à Genet, dans les registres que ne pouvaient comprendre des sensibilités aux œillères étroites, que ne peuvent tolérer des esprits bornés.

Pendant longtemps, l’homosexualité a été confrontée à cette même barrière, cette présomption d’inavouable, sous peine de sanction publique. Pour la première fois depuis les auteurs grecs, une nouvelle fenêtre, progressivement, s’est ouverte permettant d’écrire l’homosexualité. Spécialiste du genre, Jean Genet, revendique jusqu’à l’outrance ses cambriolages et l’acte homosexuel, voir pédéraste, tous deux élevés en symboles de son rejet des normes d’un monde qui le rejette, puis bientôt l’encense sans émousser sa rage. S’il est écrivain de la plongé érotique, c’est parce qu’il a plongé sans frein, lui-même, dans ce jusqu’au-boutisme de la vie, sexuel et transgressif.
Wilde, Cocteau, Jouhandeau avec art l’accompagnent dans la légende de l’écrivain à l’homosexualité assumée. Il y a une tonalité particulière à la littérature érotique homosexuelle, parce que l’homosexualité est forcément sexuée, plus que l’hétérosexualité parce qu’en tant que sensibilité communément refoulée, il faut la ressentir avec une vigueur particulière pour surmonter l’interdit.

A mesure que le rejet de l’érotique semblait s’atténuer, le flambeau de la transgression est passé de mains en mains. Il ne suffit plus de parler de la chair pour porter sur son front la couronne, à la fois valorisante et lourde, de l’interdit.
Pour cette raison peut-être, la littérature érotique se déplace, son centre de gravité abandonnant de plus en plus celui de la rencontre charnelle hétérosexuelle et vanille, rendu au domaine de la littérature de témoignage, qui ne choque plus guère que sur plan marketing.
Peut-on, être crédité d’une grande œuvre érotique sans, au moins un peu, passer pour un damné ?

L’œuvre centrale de DH Laurence, "l’Amant de Lady Chatterley", m’interroge à ce sujet. Laurence fut auteur de la plongée, se consacrant à l’écriture et à la re-écriture de ce livre à l’érotisme naturaliste, auquel on serait bien en peine aujourd’hui de trouver un relent de souffre. Toute sa vie pourtant ses livres furent interdits en Angleterre et sa volonté de faire partager sa vision idéaliste, dépourvue d’aucune trace de perversion, n’obtint jamais crédit dans son pays de son vivant.
Dans ce domaine au moins, celui de l’érotique naturaliste, il me semble qu’aucun obstacle réel ne subsiste aujourd’hui à la publication de nouveaux chefs d’œuvres. La société n’y conçoit plus d’obstacle. D’où vient qu’il s’en écrive ou s’en publie si peu ?

Dans ce registre, aujourd’hui, néant ou peu s’en faut. Alina Reyes est dans la transgression, Franca Maï dans les tabous du sexe plus que dans l’érotique, l’éloge de la chair naturelle se dérobe. J’oublie sans doute un ou deux méritants qu’on m’objectera mais justement, si l’on me pardonne cette inattention coupable, il faut bien que mon éventuelle distraction soit aussi la marque d’une certaine atonie, si ce n’est de l’écriture et de l’édition, au moins de l’attention qui est porté à ces successeurs éventuels. Se pourrait-il que la fin de la censure dans un registre érotique soit la fin dudit registre, d’un même mouvement effacé de l’enfer et du domaine de la littérature érotique ?

 

La censure aujourd’hui

Que l’on se rassure cependant, le risque d’une littérature érotique toute entière émoussée par absence de censeur est encore éloignée, probablement durablement en l’état de la nature humaine.

Les préventions se déplacent mais ne s’abolissent pas, il se trouve toujours des moralités bien-pensantes pour s’offusquer de la brutalité d’une transgression. Simplement, la bien-pensance n’est plus forcément dans le camp où on l’attend. Pour vouloir interdire un livre inscrit dans l’univers homosexuel, il se trouve encore Act-Up, investissant les bureaux d’un éditeur et appelant à son boycott lorsque "Serial fucker, journal d’un barebacker", évoque l’interdit de relations non protégées, susceptibles à l’âge du sida de tuer.
On ne peut que condamner une relation sexuelle cherchant délibérément à contaminer autrui. Mon immoralité personnelle va jusqu’à défendre l’amour dans ses déviances, mais la destruction du partenaire n’est en rapport avec aucune forme d’amour à laquelle je puisse croire. Pourtant, on ne pourrait que condamner pareillement les meurtres orgiaques que décrit Sade, de même s’agissant de l’éloge de la sainteté d’Harcamone faite par Genet (quand Harcamone s’était illustré par le viol et le meurtre d’une petite fille). Cela justifie-t-il de boycotter Pauvert et La Pléiade pour avoir édité le premier, Gallimard et Cocteau, pour avoir édité et protégé le second ? La conviction d’être la victime est toujours le vecteur le plus fort de l’injustice, tant celui qui se croit victime n’a plus aucune inhibition à imposer sa dictature à autrui. L’histoire et l’actualité le répètent sans cesse.

Ailleurs en France, une femme pédiatre se trouve interdite d’exercice par l’Ordre des Médecins, lorsque se publie en 2000 "Mes hiérodules", d’Elisabeth Hergott, décrivant sa vie avec deux femmes attachées à son service comme à son plaisir, dont l’une est finalement identifiée comme le pédiatre incriminé. Condamné parce qu’autrui décrit dans un livre un personnage qui vous ressemble ! Un comble et un ridicule qu’une Cour d’appel plus avisée redressera. Un second livre du même auteur, "les Sorcières du Val d’amour", décrit ce nouvel exemple d’obscurantisme bien-pensant (l’Ordre des Médecins prétendait protéger des enfants mais choisissait en réalité de défendre sa réputation sociale par la sanction d’un déviant).

Avec des degrés divers de violence et de publicité, ces deux cas au XXIème siècle nous rassurent sur la capacité conservée de la littérature érotique à être choquante et parfois rejetée, donc vecteur actif du questionnement de l’homme et de la fausse tolérance, sur certains points, de notre société.

Certes la censure a changé de nature, on n’envoie plus Casanova aux Plombs (prison de Venise), mais elle opère par une mise à l’écart à peine plus subtile.

L’œuvre psychanalytique fut depuis longtemps mise à contribution pour désamorcer la portée politique et philosophique d’un Sade, « le bloc d’abîme » est caricaturé comme une maladie mentale. L’audace de la discipline analytique nouvelle était, à sa création, aveugle à l’audace du maudit, je ne suis pas assuré qu’elle ait tant changé. Que les psychanalystes éclairés, je suis certain qu’il en existe, me pardonnent. Ils savent forcément eux aussi quel mauvais usage est encore fait aujourd’hui par le public, et parfois leurs confrères, de théories hâtivement simplifiées. Il ne suffit malheureusement pas d’être analyste pour parvenir à s’analyser.

Autres paysages de la censure aujourd’hui : même ricanement dans les cantines d’entreprise et dans celles de vos enfants, lorsque l’on évoque Sade et Masoch ou l’homosexualité, ce qui est sexué continue de provoquer la gène et le rire grossier, l’incompréhension, l’interdiction de réfléchir ou de chercher à comprendre. Ce que Proust explique, la théâtralisation du mal en meilleure alliée de la sensualité dans l’émoi SM, nul ne semble l’avoir lu ni compris, tant les inhibitions éteignent parfois les esprits. La majorité, pas si silencieuse, continue de réprimer le droit à l’érotisme d’exception.

Doit-on penser que c’est tant mieux pour cette littérature ? Dans la production littéraire érotique du nouveau siècle, nous verrons demain, ou avec le recul du temps, si l’équilibre subtil aujourd’hui atteint entre licence et censure est fécond.

 

Article paru dans "La presse littéraire"
le 16 avril 2006


Bibliographie :

Alexandrian – Histoire de la littérature érotique - Editions Seghers
J-J. Pauvert – Anthologie de la Littérature Erotique - Edit. Stocks / Edit. Spengler
D.A.F Sade – La Nouvelle Justine - Pauvert / La Pléiade
A. Le Brun – Sade, soudain un bloc d’abîme - Pauvert
Julien Gracq – Le Rivage des Syrtes ; Le Balcon en forêt - Edit. José Corti
Marcel Proust – Du Côté de chez Swann
A. Robbe-Grillet – La Maison de rendez-vous - Edit. de Minuit
Pierre Louïs – Manuel de civilité à l’usage des petites filles ; La Femme et le Pantin
Anne Archet – I want to suck your big cock
G. Apollinaire – Les Onze milles verges ; Alcools
Julie Hilden – « 3 » - Edit. Actes Sud
Anaïs Nin – Elena
Joyce Mansour – Cris
Sacher-Masoch – La Vénus à la fourure - Editions de Minuit
Shozo Numa – Yapou - Edit. Désordres
Baudelaire – Les Fleurs du Mal
M. Jouhandeau – Tirésias - Arléa
Jean Genet – Notre-Dame des Fleurs - Gallimard
Oscar Wilde – Teleny (œuvre conjointe) - Pré aux Clercs
DH Laurence – L’Amant de Lady Chatterley - Gallimard
Alina Reyes – Lilith - Edit. Robbert Laffont
Franca Maï – Momo qui kills - Edit. le Cherche-Midi
Eric Rèmes – Serial-fucker - Edit. Blanches
E. Hergott – Mes Hiérodules ; les Sorcières du val d’amour - Edit. Blanches / La Musardine (poche)
Casanova – Les Mémoires de Casanova - La Pléiade
V. Leduc – La Chasse à l’amour - Gallimard

 

 

 

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