La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 

Rappel méthodologique :

La démarche de « concentration obsessionnelle » vise à l’exploration d’un thème par la montée de fièvre et la concentration, mobilisant tous les éléments que chacun de nous versera dans un creuset étroit. Comme dans une fournaise, c’est la température atteinte qui doit permettre la fusion des chimies internes de chacun des inventeurs, réunis pour réaliser « le Grand Œuvre ». Nous prenons le parti de nous relayer en nombre illimité autour d’un même thème, d’une même scène, à l’infini jusqu’à l’épuiser ou l’épurer.

Entre lame et chair

_ Exercice de style n°III _
Concentration obsessionnelle

Au titre des exercices de concentration obsessionnelle, autour d’un même thème et de sa portée érotique ou passionnelle, nous modifions la règle du jeu pour réunir, dans une même lancée, des textes proposés et les citations que vous voudriez nous transmettre. Cet exercice, né d’un échange libre sur son ancien blog avec Alina Reyes, l’une des très belles plumes érotiques des dernières années, a commencer de faire sourdre dans l’esprit de Tang Loaëc une série de citations, liant couteau et chair, lame et passion. Dans cet exercice, ouvert, nous vous demandons donc avec Alina et lui de nous aider à construire le kaléidoscope de toutes les références littéraires à ce thème, en mêlant les citations de nouvelles, extraits, poèmes de votre cru que vous nous proposeriez.


Contributions :

 

Post de Tang sur le blog d’Alina
Lorsque le quotidien n'offre plus de réponse au désir, le poète s'engouffre, comme une lame pour déchirer la trame de la vie. Fulgurance, l'acte poétique a la capacité d'ouvrir au delà du réel, en s'affranchissant de la contrainte, libérant l'être, même dans une cellule de béton. Idéaliste contre toute raison, le poétique, même lorsque seuls subsistent les mots du désespoir, offre la liberté absolue par essence, celle qu'on ne peux pas retirer.

R éponse d’Alina
Votre image de lame me rappelle celle de Bunuel dans "Un chien andalou" qui ouvre le regard. Et plus modestement, la première phrase de mon roman "Le boucher" : "La lame s'enfonça en douceur dans le muscle..."

Extrait de « Une Lame dans le cœur » de Tang Loaëc
"Je n’ai pas oublié la douceur de la corne, si lisse, quand ma main s’est refermée sur la poignée du couteau ; je sentais dès lors comme cette lame glisse et s’enfonce, comme une pierre dans l’eau, tout droit jusqu’à mon propre cœur."

Extrait de « Mme Edwarda » de Georges Bataille
" L'indifférence tumultueuse de la salle à son bonheur, à la gravité mesurée de ses pas, était consécration royale et fête fleurie : la mort elle même était de la fête, en ceci que la nudité du bordel appelle le couteau du boucher."

Extrait de « Le Christ aux Coquelicots » de Christian Bobin
"En me parlant, tu enfonces un couteau de soleil dans mon coeur, tu le fais éclater comme un bouquet de roses."

 


Contribution de Katrin Alexandre/ Mademoiselle K :

La première chose qui me vient, c'est ce magnifique texte écrit par Sainte-Thérèse d'Avila, qui comme beaucoup de saintes, a vécu des extases mystiques dignes des plus belles extases physiques...: 

"Tandis que j’étais en cet état, il plut au Seigneur de me favoriser à différentes reprises de la vision suivante. Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. … Il n’était pas grand, mais petit et extrêmement beau. A son visage enflammé, il paraissait être des plus élevés parmi ceux qui semblent tout embrasés d’amour. Ce sont apparemment ceux qu’on appelle Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais il y a dans le ciel, je le vois clairement, une si grande différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais l’exprimer. Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or, dont l’extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu’il le plongeait parfois au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d’un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser ces gémissements dont j’ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle. Elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu, et même beaucoup. C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme, que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’ajouteraient pas foi à ma parole. Les jours que durait cette faveur, j’étais comme hors de moi. J’aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment, car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d’ici-bas." Autobiographie, chapitre XXIX,13 - Sainte Thérèse d'Avila

Et en rebonds, je ne peux m'empecher de penser à un très récent texte que j'ai écrit, qui après réflexion, mais d'une manière tout a fait inconsciente fait écho certainement à celui de Sainte-Thérèse... 

"Lorsque pour la dernière fois, tu as pris mon visage dans tes mains, j’ai gardé le poignard de la flamme de tes yeux dans les miens. Comment mon dieu oublier ça. Je me suis jurée qu’elle viendrait creuser ses chemins fous dans ma mémoire et y laisser une longue et douloureuse blessure, qui ne me laisserait jamais en paix. Je t’ai juré que mes mots auront le pouvoir de te retrouver, le pouvoir fou de te faire renaître jours après nuits, jusqu’au moment ultime où tu te tiendras enfin devant moi. Quand tout cela sera fini. Quand toute cette pourriture ne cherchera plus à nous corrompre. Nous le savons, la vermine cherche les êtres purs. Et nous le savons, nous sommes des anges. Je revois ton visage blême et fermé. Silencieux comme la carcasse d’un cheval mort. Je revois parfaitement le poignard de la flamme de tes yeux dans mes yeux. La flamme est blanche, belle et aiguisée. Je ne pleure pas encore. Je te regarde fixement et je sens la flamme ouvrir ma pupille. J’ai mal à en crever, tout cela me dérègle partout, mais je te veux en moi. Je veux tout ce qu’il y a de plus fort et de plus pur en toi. Je veux tout ton désir, je veux ton œil de cyclone, là où il y a tout ton amour, je veux qu’il me traverse de part en part et qu’il s’y pose dans mon noyau le plus intime, là où moi seule à la clé, là où moi seule le sait."

 


Contribution de Lucile Longre :

Et soudain, la lame se fit chair, et soudain, l'esprit de Dieu, telle une flèche, pénétra en moi. J'étais seule, sous la force du coup, qui comme une lance venait d'ébranler mes yeux, j'étais tout d'un coup dans et hors du monde, sous son épée de lumière qui venait de me frapper. Ce rai de lumière, ce rayon irrésistible et pourtant invisible qu'à d'autres que moi, il frappa mon âme jusqu'au coeur, fracassant tous les remparts et toutes les certitudes. Cette épée de justice pour moi s'incarna et l'immatériel se fit chair, de lui je reçus ma mission et ce fut comme une révélation. Cette lance de vérité était comme celle de Saint Georges venu tuer mes dragons intérieurs, comme l'Archange Gabriel venu annoncer à Marie ce qui serait désormais son rôle pour des siècles et des siècles.

Avec  ce trait de lumière dorée, c'est  comme une flèche de passion qui fut plantée dans mon coeur mort et comme une onde désir brûlant qui parcourra mon corps sidéré, je le reçus comme un canard gelé au fond d'un lac et qui sous l'effet du choc et de la surprise , verrait tout d'un coup la vie et le sang affluer dans ses veines. Avec ce couteau, planté dans ma carotide, c'est le sang chaud qui tout d'un coup afflua dans mon coeur et sur mes lèvres. C'était comme comme un éclair, un coup de tonnerre zébrant le ciel, un fracas de tambours et de cymbales mêlés accompagnait cette blessure ouverte à mon flanc.

C'était comme un coup violent, une déchirure, une blessure presque mortelle, en même temps qu'une l'ouverture, que la porte d'un tombeau que l'on fait tomber et qui explose. C'était comme une déflagration, une explosion, comme si le bruit et le regard s'étaient incarnés et une flèche empennée d'arbalète, qui atteindrait sa cible, quoi qu'il advienne. C'était comme une décharge électrique, parcourant l'ensemble de mon corps et de mon cerveau, y semant la révolution, comme si mon corps était devenu un gigantesque accélateur de particules, et que de partout des particules affluaient et s'entrechoquaient de toutes parts, quelques instants après le Big Bang.

C'était comme  au coeur d'un gigantesque rien, d'un gigantesque trou noir, une énorme explosion avait eu lieu, déclenchant une accumulation d'énergie fantastique où les quatre formes d'énergie seraient nées, et où  la lumière, le rayon brûlant du soleil avait percé les ténèbres de la Nuit et du Néant éternel pour me donner la vie.

J'étais l'Incrée, après je fus la demeure de lumière. Ce torrent d'illumination qui tout soudain me frappa , comme on jette une lance sur une gazelle, que sur le coup, la douleur égare, engendra en moi tant de souffrance et de plaisir mêlés, qu'il m'est difficile de faire la part de l'un et de l'autre. C'était comme si brusquement on m'ouvrait le crâne et que on le soumettait à une décharge électrique d'une intensité exceptionnelle et dont les effets se prolongerait indéfiniment, c'était comme si soudainement un scapel m'ouvrait la poitrine, pour y placer, tout neuf et tout vibrant un coeur encore frémissant   de la vie de son ancien propriétaire.

C'était comme une opération à coeur ouvert ou dans le cerveau mais sans aucune anesthésie, quelque chose à la fois de fin, décidé et brutal , un éclair de conscience dans le monde des Ténèbres. C'était à la fois comme un plaisir, une jouissance, une révélation subite, et comme une blessure, une souffrance, une douleur à nulle autre pareille, avant il n'y avait rien, après il y eut la lumière.

La douleur, explosant en dix mille soleils, en dix mille couteaux me perforant et l'âme et le coeur, me rendit à peu près folle de souffrance, le plaisir, tout d'un coup me parcourant en mille ondes sauvages et chaudes se fracassant  sur mes grèves,  fit  monter  mon âme  presque jusqu'au ciel tandis que mon corps, éveillé  de son lourd sommeil, commençait de réclamer son dû et de clamer sa faim, faim de contacts humains et charnels. 

J'étais à l'instant du Big Bang, quant, juste après la déflagration initiale, l'Univers commençait d'organiser et de classer les formes de vie et d'énergie. De ma rencontre avec la lumière primordiale, jaillit en moi un coeur d'énergie souterraine, où la matière  de la vie en fusion  abrite un noyau de réactions nucléaires en chaîne. Du gel intersidéral, l'épée de vérité  a fait un centre de chaleur thermique, dont la combustion s'auto-entretient avec les apports du monde extérieur.

Je suis née, dans la joie comme dans les souffrances, de ma rencontre avec l'esprit de lumière, qui m'a accouché de lui, comme on enfante lors d'un véritable accouchement. Je suis Osiris, celui qui, démembré, dispersé, est né deux fois des soins de son épouse et de sa soeur.

 


Contribution de Serge Rivron :

Extrait du roman "La Chair"

Elle est dedans, et je suis en elle. Nous sommes la même chair et nous nous unissons. Entends-la geindre et s'échauffer, entends son souffle et sa salive à ton oreille ! baise-moi ! baise-la ! Elle a dégainé ton épée, dans sa main te dresse et prépare la noce ­ cette noce qui fera la chair se réunir à la chair à nouveau, cette noce venue du fond de l'homme et de la femme, remontée et attendue du fond des âges, cette noce fomentée et guettée depuis qu'en ce jardin où les anges tombaient, la chair s'est séparée de la chair.

Sens-la, hume-la ! Vous êtes à nouveau réunis en ce jardin, et nus, et vous vous regardez sans crainte, et nu est l'autre près de toi, et tu es nue de lui, et vos chairs engendrées vont remonter la chair jusqu'à la source de la chair.

Regarde-là, écarte-là comme elle se love. Dedans ta brume tu reconnais les choses d'en-dessous, les vois s'ouvrir, muqueuses corolles, moites étranglements. C'est encore sa main qui te guide. Qu'est-ce qu'elle me veut ?

Ne parle pas, halète ! Elle t'attend dedans, tu vois son ventre qui se soulève, sa peau de lait ardent, sous les murmures mouillés son téton à gober, ses seins mollets, elle est dedans il te suffit que tu la perces.

Carole ? ­ tu l'appelles. Tu reconnais les choses d'en-dessous, la toison légère qui borde le corail, la mousse, les lèvres, l'anneau. Perce-la ! Délivre-la, délivre-toi de sa chair !

Elle tient la tige à sa racine, la déshabille, à cru débarrassée de peau la plaque contre les parcelles d'elle tendues d'amour. Elle s'oint de toi. Tu viens, Michel. Elle tient le goupillon, l'enserre. Donne-lui ! Elle est ta chair et s'y soumet. Comme tu tangues ma belle, comme tu ondules ! Ecarte-toi, écarte-toi encore !

Dedans, dehors, il n'y a qu'un pas pour se connaître, quelques centimètres de souffle humide à traverser, pulpe de sang, rosée d'entrailles. Je suis dedans. Je te rejoins. Mon couteau cambré perce ton ombre enfin. Bourgeon gorgé de sève cherche gangue à éclore.

Pioche, pioche, bêche-moi ! Prépare l'empalage, fouille ! Retourne toute ma terre, enfonce-toi cent fois, mille fois ! Expulse-moi d'où je t'expulse, frotte-toi en moi jusqu'à irradier nos tissus, chauffe-toi, pique-toi ! Fous-toi en moi jusqu'à la garde ! Mêlons nos jus, nos bruits intimes, gargouillements, succions, crachats ! Entre-moi ! Déchire-moi par où tu sors et dévore-moi par où tu rentres !

- Elle dit, mais il me semble qu'il n'y en a plus pour très longtemps. Ou c'est moi qui le dit. Parce que nous sommes en train d'éclore ensemble au nom du père, sangs mêlés, giclées chaudes. Poumons, coeurs, foies, viscères, tous nos organes s'appellent autour du volcan où s'aspirent nos sexes, tous nos organes se veulent, sangs mêlés, giclées chaudes, tous nos organes se lèchent, dents, narines, ongles, aisselles. Irrite-moi, irrite-moi encore, brûle mes parois ! Je prends tes trous et tu les donnes.

Découpe-moi ! Je te découpe. Sangs mêlés, giclées chaudes. Fais jouir de moi chaque organe, chaque parcelle, gorge, intestin grêle, sinus, mes peaux mortes, mes sucs, mes doigts un à un, de pieds, de mains, mes phalanges, mes ongles ! Dissèque-moi ! Cette fois nous y sommes, nous sommes en train d'éclore. Viens !

 


A vous la prochaine citation, le prochain poème, la prochaine lame à planter avec nous dans cette page !

Rejoignez notre laboratoire de littérotique en envoyant votre contribution à cet exercice obsessionnel
au Directeur de la Rédaction sous la référence « exercice de littérotique ».

 

 

 

Contactez le Directeur de la RédactionContactez la WebmistressPlan du site

© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF