La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 


 

Moins alchimique que les pages des "exercices de styles", qui impliquent une écriture sous contrainte, cette rubrique est destinée à vous accueillir plus nombreux. Nous vous encourageons cependant à ne pas seulement proposer vos textes, mais à lire ceux des autres, à leur repondre parfois, à les contredire par une histoire qui illustre un érotisme à contre-temps du précédent parfois.
Si cette rubrique est faite pour abriter vos textes sans contrainte, n'oubliez pas que le maillage des écritures et des idées quand la plume vous en dit est le meilleur ferment de la création.

 


Contributions :

 

Eroscopies, d'Hélène Genet

Tu me dis « j'aimerais coucher avec toi ». Je conduis. Moi aussi. Mes yeux alors, peut-être, brillent absorbés par la route détrempée. Je tiens immobile mes prunelles, ne rien perdre de cet instant, et goûte le déport de ma réponse que tu connais déjà. Je conduis, c'est entendu, concentration obligée, pendant que tu m'observes, à la dérobée, tu me connais bien, tu sais plus que tu ne vois mes pupilles palpitantes, mon regard imperceptiblement désajusté, déjà, tu savoures un peu inquiet les mots que tu as prononcés, juste pensés peut-être, qui pourtant résonnent encore dans l'habitacle mécanique.

Je pense « moi aussi », mais je ne dis rien, que mon corps figé, saisi par l'annonce de ton désir, quelle audace vraiment, dans cette voiture anonyme à force de confort technique, souple, ronronnante et parfaitement obéissante. Pourtant je la laisse aller, plus tellement envie de maîtrise, je laisse le volant glisser entre mes mains, sans rien prévoir du chemin, de la destination, prête à me perdre.

Errance parmi les rues luisantes, détours, conduite abandonnée. Je voudrais coucher avec toi. Alors des images se lèvent, pour fondre aussitôt, souvenirs ou promesses emmêlés, fantômes familiers qui traversent la ville endormie, et dont je ne retiens qu'une douce vacuité. C'est bien ainsi, ne rien arrêter surtout, sauf ta présence à mes côtés, sauf l'extraordinaire densité de ton corps non loin, extraordinairement vivant. Je sens ta convoitise mesurée, l'idée de ce qui aura lieu peut-être, si nous tenons à l'instant, si nous perdons le temps.

Je conduis sans savoir, voulant ne pas savoir, n'en rien savoir. Je rappelle-oublie, dans ce moment, la douceur de tes toisons multiples, ton altérité virile qui m'émeut tant. Où va-t-on dans cette nuit sans nom, glissant entre les rideaux de pluie, pour toujours peut-être.

Tu veux coucher avec moi, tu as parlé, et j'aime que tu te déclares, que cela soit bien clair. Mon désir est suspendu à ces paroles, à ta profession qui renverse l'ordre et dévie le morne cours du monde. Là est la séduction, toute prévision dissoute par ces mots.

Cela suffit. Tu me sais éveillée et seuls comptent désormais nos gestes, notre immobilité aussi bien, nos corps irradiés, la tension qui t'habite, mes chairs mélangées, dans le bruit feutré régulier du véhicule, parmi les rues heureusement désertées et la nuit éternelle. Nous échouerons bien quelque part, sur une couche préparée. Cantique des Cantiques. Mes yeux se perdent aux carrefours et mes pensées s'enfoncent dans mon ventre soudain vivant, sous ton regard qui me surveilles un peu et prévoit ses effets, puisque maintenant tu prétends, que tu me possèderas, peut-être.

Aux aguets, nous savons bien ensemble que c'est ainsi qu'on s'accorde vraiment, dans la concupiscence interdite, dans ton désir intéressé, dans mon corps autorisé. Je n'ai plus besoin de te voir ni de t'entendre pour savoir ce qu'il en est, de tes prérogatives consenties, de ton inévitable virilité. Et si je n'éprouve ce qui se joue au coeur de ton exil masculin, c'est aussi bien ainsi, que je me rassemble en ma féminité familière, exposée et défendue dans le même mouvement, puisque je le veux.

Tes yeux brillent-ils aussi ? Sans doute pas, je sais ton antique impassibilité, constante en toute société. J'aime ce regard équivalent, tranquille, vidé de toute attente. J'aime qu'il puisse tout voir et qu'on ne puisse rien y lire, son bleu d'acier humide, horizons indécidables. Mais je ne vois que la route ruisselante, tandis que, lentement ravis, mon ventre et mes seins silencieusement appellent. Je ne veux rien savoir pourtant de ce qui nous attend, car rien ne compte que cet instant frémissant de mon désir enchaîné au tien, nos corps soudain si denses, réclamant Dieu sait quoi, douce animalité mensongère qui nous enlève à nous-mêmes.

Déjà le plaisir de déroger aux savantes politesses, à nos civilités bavardes. Nous prendrons le temps.

 


 

Symphonie, de Nikki

Une peau, une autre. Un corps, l’Autre. Un duo, charmant, ravageur, étendu, en sueur.
Une composition, des arrangements, un morceau qui devient ennivrant.
 
Des harmonies, des désaccords, une symphonie, un corps à corps.
Musique des corps qui touche au coeur.
 
Faces à faces et duels brûlants.
Effets sonores.
 
Un air qui dure des heures.
Ou quelques minutes d’ailleurs.
 
Sur une scène confortable, dans un décor bruyant.
Partout où on est seuls, oui, mais pas seulement.
 
Dans un dernier effort,
Ton soupir c’est de l’or.

 


 

Nappe frénétique, de Galandin

Abondance des chemins qui dérivent vers les mers
Absentes pour le rouge écarlate, vingt et un jours
Ecart sur le calendrier des pages tournées et retournées 
Maintes et une fois reprise
J'ai bu la source à sa nappe frénétique

Il n'y avait que la liqueur de son point
J'ai bu avec rigueur l'abondance
Du bas jusqu'au creux de ses reins
Du bas jusqu'au creux de ses reins
L'écart amoureux je l'ai goûté

Ma supernov'
A jeun
Abondante
N'en finira ma faim

 


 

Heure blanche, de Géraldine

Premier réveil sonne. Incroyable imbécilité de le faire sonner si tôt. Incroyable outrecuidance de penser que je vais me lever à cette heure indue et me mettre derechef à ma table de travail. Incroyable masochisme de faire cela, tout en sachant que je ne ferai pas ceci.

La lumière croissante tente de faire croire à mon cerveau qu’il est l’heure de se réveiller. Mon cerveau est dupe mais lutte contre cette vérité. Il travaille dur pour oublier les obligations de la vie travailleuse. Pour compenser par des rêveries les rêves dont il ne souvient plus, pour anticiper une journée idéale, pour agir sans faire bouger les membres engourdis et lourds.

C’est l’heure où rien n’est plus important que la blancheur des draps. C’est l’heure où les oiseaux chantent en prélude. C’est l’heure où la lumière est à la fois onirique et honnie.

Il faut préserver cette heure blanche.

Celle qui l’a mieux compris est une main ;

Elle ne cherche pourtant pas à rendre hommage aux oiseaux de mon jardin. Elle appartient à un homme qui ne fut pas convié en ma maison. La main protège l’heure blanche d’une chambre d’hôtel immaculée.

Cette main a vécu, connu, aimé les heures chaudes de la nuit. A guidé les gestes brusques qui dénudent et provoqué les cris qui libèrent. Elle peut les oublier. Elle peut ranger les souvenirs, les conserver pour plus tard.

Elle invente les caresses de l’heure blanche.

La main connaît le chemin des draps froissés vers la hanche. Elle concentre sa substance et son émotion dans la pulpe de ses doigts. Elle trace des lignes parallèles sur l’arrondi de mes formes et m’allonge indéfiniment la jambe.

La main enveloppe le pied et se dédouble enfin. La main s’élargit, étend sa paume sur ma cheville, presse légèrement et remonte le long des mollets. De part et d’autre du genoux. Spirales de douceur sur mes cuisses et mes fesses.

La main est câline. Qu’importent ses intentions : la main est chaude et bienveillante. La main apaise les perplexités, questions et doutes qu’elle n’a pas fait naître. La main est faite pour ma peau et ne va jamais s’en détacher. Me semble-t-il.

Mon corps s’alanguit. Sans effort, il s’interdit tout mouvement. Mon corps aime.

La main se love dans un creux ; c’est juste après les fesses, c’est juste avant les reins. La main se déleste de toute son énergie positive. La main donne : sa chaleur, son réconfort.

Le corps désire. Il craint que son silence ne soit mal compris. Il s’étire. Pour que la main poursuive son chemin. Qu’elle glisse sur les vertèbres, qu’elle les compte, qu’elle les cueille.

Les ongles de la main sont coupés court et net comme des machines à fabriquer des frissons.

La main doit s’attarder sur le dos. Quand la main prend possession du dos, c’est tout le corps qu’elle domine. Quand elle s’empare de la nuque, aucune volonté ne fait loi à la sienne.

La main sait qu’elle peut s’arrêter là. Mon corps doit alors être recouvert, réservé au chaud. Par un autre corps plus grand, plus enveloppant.

Des orteils sur la plante de mes pieds. Des genoux dans le creux de mes genoux. Un torse sur mon dos. Des avant-bras le long de mes avant-bras. Un souffle dans mon oreille.

Un sexe à l’entrée du mien.

Mes fesses se dressent pour permettre le mouvement. Juste une légère oscillation. De soyeuses sensations.

Comme la main a choyé l’étendue de ma peau, le sexe flatte ma profondeur.

La main amie rejoint la mienne, s’appuie sur elle, écarte mes doigts pour faire place aux siens. Seule et unique démonstration de force.

Serrements intenses quand les corps s’écrasent. Les mains se ferment l’une au creux de l’autre. Mes ongles pénètrent ma paume. Ses ongles marquent mes phalanges.

Une marque blanche.

Nos mains se relâchent sans se défaire, glissent sur les draps chiffonnés et se cachent (mais pourquoi ?) sous l’oreiller.

Les oiseaux ont terminé de chanter ; la journée peut commencer.

 


N'hésitez pas à envoyer votre contribution au Directeur de la Rédaction sous la référence « érotiques libres  ».

 

 

 

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