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"Fuck la mort"
Franca au delà de la nuit

 

Franca Maï est morte le 8 février 2012, emportée par ‘un vilain crabe’ comme elle se plaisait à appeler son mal. Comment ne pas vouloir lui rendre hommage.

Franca a été beaucoup de choses, actrice, auteur, égérie de la free culture sur e-torpedo.net. Féroce et détachée dans ses écrits, Franca Maï revendiquait dans une interview ses origines asiatiques au double titre de la « cruauté » des femmes asiatiques et de leur réputation (selon Houellebecq et d’autres) de « meilleures amantes du monde ».

Ses pages littéraires sont chargées de sexe et de ravages, d’une puissance nourrie au lait de la violence, lucides, trop lucides, et par cela insupportables ou salvatrices, selon votre goût pour l’abrasif.

En mémoire d’elle, nous republions nos notes sur l’un de ses livres, Momo qui kills, exceptionnel et insoutenable, comme tout ce qu’elle avait l’urgence d’écrire.

"Je n’ai pas peur de la mort."
C’est vrai, elle n’a pas eu peur. Je lui ai fait l’amour délicatement comme un dernier voyage. (…) 
Elle m’a tendu le cou à plusieurs reprises. Lorsque j’ai senti que j’allais jouir, je l’ai serré de toutes mes forces."

Momo qui kills, dès son titre, mélange la rondeur du petit nom, commun mais doux en bouche comme celui d’un brave garçon, avec les k acérés qui complètent le titre. C’est bien là Franca Maï, encre au vitriol moins la dénonciation facile, ne jouant dans aucun des registres socialement tolérés de l’indignation, contre la barbarie de l’homme, ou de l’indulgence au nom de la criminalité de la société. Il n’y a pas d’innocence dans le regard porté, mais si le tueur est coupable, il n’est pas besoin de le pardonner pour avoir, au profond du regard, l’ombre d’une tendresse pour l’homme qui se perd.

Momo est un violeur doublé d’un meurtrier, sa barbarie n’est jamais excusée par l’auteur, aucune complaisance… et pourtant, sans circonstance atténuante, mettant en lumière au contraire tous les faits aggravants, Franca Maï le raconte dans sa complexité humaine, avec ses élans - même dévoyés – vers l’amour. Elle écrit la schizophrénie du pervers, enfermé dans une vision de lui-même qui est sa part d’idéal, celle par laquelle il se justifie de ses actes, en décrochage croissant avec la réalité de ceux-ci.

Adoptant la voix du tueur, elle nous promène d’une vision à l’autre, jusque dans l’écho rapporté des meurtres dans les médias. Nous entendons alors Momo qui vitupère et nous sommes presque tentés de le suivre dans son rejet ricanant du traitement journalistique, de la version déformé des faits pour mieux faire vendre, jusqu’à ce qu’arrive le déni par le maniaque de leur narration factuelle : crâne défoncé, corps mutilé, peau calcinée, seins coupés.

Soudain, la crédibilité du propos s’inverse. Le lecteur réalise que si une interprétation tendancieuse était possible, la pure invention de cela ne l’est pas : nous nous trouvons en face d’une réalité que le monologue a oblitéré en même temps que le narrateur l’a effacé de sa mémoire. Entre les quelques lignes citées plus haut, récit délicat d’une mort offerte avec douceur, presque demandée, et l’acte commis s’ouvre un gouffre dans lequel le lecteur tombe.

La tendresse ne cesse pourtant pas, une tendresse sincère et impossible, qui ne mène qu’à l’horreur, jusqu’au meurtre par Momo de sa propre fille, pour la protéger dit-il, jusqu’au meurtre de son ex-femme, parce qu’il doit tuer tout ce qu’il y a d’amour en lui, de toute urgence, avant qu’il ne prenne conscience des mensonges qu’il interpose entre l’atroce et sa conscience.

Franca Maï ne l’absout pas, elle le condamne à sa mort, seule issue possible, et arrête le livre quelques minutes avant la fin. Pas de pardon pour le bourreau… mais derrière la cruauté de l’écriture une tendresse envers l’humain, dans ses horreurs même, qui me donne envie de la pleurer.

 

 

 

 

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