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Il entrerait dans la légende
de Louis Skorecki (Prix Sade 2003)

par Chloë Saffy

 

« La beauté est rarement douce ou consolatrice. Plutôt le contraire. La véritable beauté est toujours très inquiétante. […] La beauté, c’est la terreur. Ce que nous appelons beau nous fait frémir. » (Le Maître des illusions, Donna Tartt, 1992)

Louis Skorecki aurait-il pu faire sienne cette citation avec Il entrerait dans la légende ? Livre étrange et inclassable au sujet à faire grincer les dents les plus aguerries, le parcours d’un serial-killer qui depuis l’enfance aime les femmes et les petites filles. Qui les aime à les tuer. L’erreur première serait de vouloir lire Il entrerait dans la légende comme un énième roman sur tueur froid et misogyne.

Première chose, aussi curieux que cela puisse paraître, il ne faut pas lire ce livre comme un roman, car même s’il en a l’apparence, ce n’en est pas un. D’ailleurs, faites l’expérience, tentez de lire Il entrerait dans la légende de la première à la dernière page de façon linéaire, vous ne pouvez pas. Le texte découpé en 2323 séquences (sic) et 303 parties – et je ne me suis pas amusée à compter tous les chapitres – vous empêche de vous laisser réellement emporter. Donc le mieux pour aborder Il entrerait dans la légende est encore de le lire comme un recueil de poèmes. Qui aurait l’idée saugrenue de lireLes fleurs du mal de façon linéaire ? Non, on ouvre le livre un peu au hasard et on choisit de se laisser prendre par le poème ou pas. Sinon, on passe à celui d’après. Car Louis Skorecki à force de décliner ainsi l’obsession meurtrière et érotique de son personnage finit par lui donner un rythme qui ne touche plus réellement au roman, mais à une forme de prose poétique dont se dégage cette forme de beauté impure et terrifiante.

Je prend quelques pages au hasard.

Séquence 1278. Mes cheveux tombent, mes dents pourrissent, mes forces me lâchent. Il faut que je me régénère à ta bouche de princesse, ton sexe de reine, ton vagin encore vierge de moi, qui n’attend que moi.

Séquence 1288. Tu es dur de moi mon amour, tu es l’épée que j’attends. Viens. Il entra en elle en criant. Elle criait aussi. Leurs deux voix se mêlaient comme le vent et la grêle.

Séquence 1794. Plus il déchirait ses chairs roses, plus elle pleurait de joie. Elle pleurait des larmes chaudes et sucrées qui rafraîchissaient sa bouche sèche et noire.

Séquence 1840. Je veux entrer en toi, t’éclabousser de moi au plus profond de toi, t’ouvrir à toi et à moi. Elle tremblait de désir et de peur, tapie dans l’ombre de la chambre en attendant que se passe ce qui devait se passer et qui n’avait pas de nom.

Séquence 2158. Ce sang qui sort de nous, c’est la pluie de la vie, c’est la rosée rouge du matin.

A dessein, j’ai préféré ne pas noter les séquences franchement pornographiques – elles abondent pourtant – qui souvent se terminent par une mise à mort sur la pointe d’une lame ou d’une flamme. Non qu’elles soient moins intéressantes, mais elles sont fort nombreuses au contraire de ces quelques autres séquences dont la fulgurance tient au souffle d’une violence prête à jaillir et qui généralement se déploie franchement dans la séquence suivante.

Il entrerait dans la légende porte très bien son titre aussi pour la dimension quasi mythologique du récit qui tient presque par moments du conte de fées pour adultes. Des royaumes de plages et d’océans, de paysages enneigées, de forêts profondes, où il est souvent question aussi de liqueurs sucrées et de fruits au jus abondant comme les offrandes que l’on faisait autrefois aux dieux. Un récit qui s’articule sur trois couleurs le rouge sanguin, le noir de l’épiderme et le blanc du sperme, parfois piquetées du brillant des larmes.

On ne pénètre pas facilement dans Il entrerait dans le légende et pour le savourer, il faut donc l’ouvrir par petites touches. Apprécier la façon dont Louis Skorecki déploie la langue pour raconter “l’irracontable” est à cette condition. Dans la continuité, le livre est indigeste. Non pas à cuase de son sujet, mais par sa forme saccadée et hachée. Qui pourtant forme une étonnante boucle où ce fameux sujet enferme forme et fond dans une étonnante spirale. Un texte qui reste aride et dérangeant sur le fond comme sur la forme.

 

 

 

 

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