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Jouissance et sainteté

par Katrin Alexandre

Il m’a fallu longtemps pour mûrir la figure de Sainte-Thérèse d’Avila, dans la scène d’extase que rapporte Bernin, dans son marbre à la chapelle Cornaro à Rome (1647 – 52). Son caractère sensuel suggéra de nombreuses allusions érotiques et suscita par ailleurs des réserves morales au XVIII siècle. Encore aujourd’hui, le ravissement qui m’a saisi devant cette figure ne cesse de me séduire et m’intriguer, de manière presque obsessionnelle.

Sous une pluie d’or, c’est l’abandon d’un corps terrassé d’extase. Sainte Thérèse d’Avila, les paupières presque closes, la bouche ouverte, vient d’être transpercée d’une flèche. L’ange (souriant), qui se tient debout au-dessus d’elle, vient tout juste de retirer la flèche de son cœur de sa main droite. Il semble plein de gratitude à son égard. Il tente vers elle, avec sa main gauche, un geste d’apaisement. Sainte Thérèse est toute à sa douleur, son visage est tordu, presque convulsé, mais ce transpercement la transfigure. Elle est « aux anges », en grâce. Le désordre de son vêtement monacal, les plis de sa robe prouvent un abandon tumultueux, un élan du cœur passionné.


Elle est en proie à sa vision.

Sainte Thérèse la décrira avec ses mots dans ce magnifique texte dont je vous livre l’extrait :

« Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or, dont l’extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu’il le plongeait parfois au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d’un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser ces gémissements dont j’ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle. Elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu, et même beaucoup. C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme, que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’ajouteraient pas foi à ma parole. Les jours que durait cette faveur, j’étais comme hors de moi. J’aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment, car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d’ici-bas." Autobiographie, chapitre XXIX,13 - Sainte Thérèse d'Avila 

Une telle figure d’extase ne peut que ravir celui qui la regarde, au sens de« être ravi en esprit », « être arraché », « être tiré hors de soi ». Il est ce ravissement du poète, du philosophe ou de l’amoureux. L’âme devant une image, des mots, un paysage, un visage se trouve emportée tout à coup. Elle est « enlevée » sans savoir où elle va.

Je n’ai pas su d’abord où cette figure allait m’emmener. Je ne le sais peut-être pas encore. Il n’y a qu’une sensation (une idée ?) qui me hante : lorsque je la regarde, terrassée devant l’ange, je ne peux m’empêcher de me sentir proche d’elle. Je me dis qu’elle est bien humaine, toute offerte à son amour, à son ange, à son Dieu. Elle est faite de chair, et son extase spirituelle s’incarne dans sa chair.

Le tabou de la chair

Il suffit de prononcer le mot « chair » pour une sainte, pour sentir tout le poids du tabou judéo-chrétien. C’est une évidence  pour tout le monde : une sainte est désincarnée. Une sainte a un corps translucide, pur comme une hostie et n’a pas de sexe. Une sainte a fait le vœu depuis toujours de se refuser aux amours humaines. L’extase d’une sainte ne peut donc être marquée que du sceau de la plénitude spirituelle, de l’abandon de soi et de la béatitude divine, privilège réservé aux plus fervents dévots. C’est un sacrilège d’imaginer, une seconde, qu’une extase spirituelle peut-être charnelle et érotique.

Sainte Thérèse ne faillira pas à ce diktat. Dès l’enfance, à travers la lecture de la vie des saints, elle est fascinée par le martyr qu’ils subissent pour Dieu. C’est avec une ardeur incorruptible, après avoir fait avec son frère le projet (innocent et jamais réalisé) d’aller au pays des Maures mendier pour l’amour de Dieu et être décapitée, qu’elle voudra « jouir de Dieu », quitte à mourir en martyr.

« Jouir de Dieu », rien de moins que cela ! Elle veut jouir de la parole divine, jouir du Verbe ! Elle veut posséder Dieu avec l’âme ! Son désir est Infini. Elle le dit, elle l’écrit, telle une amoureuse de son Autre, de son Maître ! Elle ne vit plus que par et pour Lui, elle veut se consumer toute entière dans la même flamme, et avec tout son corps !
Sainte-Thérèse ne dit-elle pas qu’à ce tourment si suave et si excessif (« que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu ») « ce corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu, et même beaucoup » ?
« Quelle est cette douceur qui parfois, lorsque je songe à Lui, me touche et m'attache avec tant de véhémence et de suavité ?» s’interrogea-t-elle ?

 

La vision faite chair

Mon propos n’est pas de convaincre que les saintes extasiées jouissent physiquement, tels deux amants dans l’acte d’amour sensuel ou dans un acte masturbatoire. Il me semble que l’extase mystique (telle qu’elle est vécu par de nombreuses saintes chrétiennes) est plus que la vision et la possession d’un corps spirituel. Cette vision prend chair et elle anime leur chair d’une flamme d’amour qui serait insupportable, voire fatale pour le commun des mortels.

La sainte Angèle de Foligno se dénuda au pied de la Croix. Catherine De Sienne se tordit sur les dalles de l’église en criant : " Amour! Amour! ". Madeleine de Pazzi se roula dans la neige pour calmer les ardeurs qui lui brûlaient les membres. Une extasiée est entièrement et viscéralement liée à la vision dont elle est témoin. Elle lui appartient en âme et en esprit. Thérèse, toute entière enflammée, est « pénétrée jusqu'aux entrailles » par « le long dard en or, dont l’extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu ». Mais paradoxalement, comme le décrit Sainte-Thérèse, « l'âme, dans le ravissement, semble n'avoir plus son corps et ne l'animer plus. La chaleur manque, la respiration cesse, en sorte qu'on ne saurait plus apercevoir le moindre souffle ni le moindre mouvement. Tous les membres deviennent raides et froids, le visage pâlit, et on ne voit plus que les apparences d'un corps mourant ou déjà mort. » Elle est tellement unie à son objet, qu'elle ne peut pas faire autre chose que le contempler, mais lorsqu’elle revient de son extase, elle ne peut exprimer par des paroles la félicite dont elle a joui.

 

A l'acmé du plaisir

Quoiqu’on dise, toutes entretiennent avec le Christ une relation spirituelle qui laissera des traces sur et dans leur corps. Les saintes souffrent dans leur corps pour Lui. Le martyr qu’elle subiront pour Lui, les stigmates, les macérations et maladies mystérieuses seront les témoins de leur Amour. Elles ont faim d’amour, elle languissent des jours et des nuits durant, telles des amantes en attente ; et les extases, quand elles fondent sur elles avec une impétuosité violente, arrivent comme des grâces et les rassasient d’un amour suave et plus fort que la mort. Tordue de convulsions ou sans réactions, perdant la mémoire des choses présentes, les saintes sont possédées d’amour jusqu’à la totale dépossession d’elle-même.

Leurs nombreux écrits sont chargés de réelles métaphores érotiques et amoureuses (mais sont-ce seulement des métaphores ?). Pour les Pères de l’Église, évidemment, Sainte-Thérèse ne peut pas jouir. Elle ne peut pas avoir d’orgasme. Le ravissement mystique implique une frigidité du désir. Elle ne peut pas avoir un bas-ventre qui fonctionne ! Seuls son cœur et son âme doivent vibrer de désir !

Ils diront qu’il ne faut pas faire une lecture littérale de leurs paroles ; celles-ci sont la métaphore de leur union mystique et elles n’avaient à leur disposition que ce langage là « physique » pour exprimer l’ineffable. N’empêche que. Nos saintes prient comme si elles étaient dans une chambre d’amour. Elles parlent à leur Dieu comme elles auraient pu parler à leur amant.

Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer cet extrait fameux de Angèle de Foligno. Quand elle communie et sent l’hostie s’étendre dans la bouche, voilà ce qu’elle en dit « Elle n’a ni saveur du pain, ni celle d’aucune autre chair connue ; mais une certaine saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse. La suavité est tellement divine que si l’on ne m’avait pas recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais longuement dans ma bouche. Quand elle descend, elle me donne un plaisir inexprimable qui se manifeste même au dehors »

C’est un fait : l’acmé du plaisir se produit au plus fort de l’expérience divine. Saint Jean de la Croix avoue lui-même que la sensualité la plus crue arrive « lorsque l’âme est appliquée à la plus sublime oraison ». Certains moines éjaculent en priant, ce qui horrifia Saint Augustin. Les saintes se donnent tout entière à leur dieu. Sainte Thérèse soupire de suaves délices. Les caresses divines sont excessivement bonnes.

 

De la conjonction de l'érotique et du sacré

Depuis que l'homme existe, deux puissances vitales l'habitent et le déchirent : le sacré et l'éros. Les Pères de l’Église ont mutilé notre être qui aspire à leur alliance. Nietzsche dira très justement que "le christianisme a donné du poison à boire à Eros ; il n’en est pas mort, mais il a dégénéré en vice." Si l’amour sacré renonce à la chair, l’amour profane renonce à l’âme. Ce n’est que lorsque Eros est scindé qu’il en devient destructeur, provoquant des macérations lugubres et des renoncements mortels.

Par delà la dichotomie chrétienne de l’âme et du corps, j’affirme avec ma subjectivité que les saintes extasiées sont le canal, le réceptacle de l’alliance faite chair entre Dieu et sa créature, entre l’Époux divin et l’âme, « son épouse ».

L'homme est un être sexué. Pour ressentir le mystère, il a besoin de ces cinq sens. Il va à Dieu avec tout son être et ne peut l'aimer pleinement qu'avec la force et la tendresse de son Eros. Dieu a toujours voulu ses épousailles dans la chair de l’homme et de la femme. C'est par son Corps que Dieu vient à moi et c'est par mon corps que je vais à lui. Le corps est le lieu de l’alliance nuptiale et mystique. Avec leur visage transfiguré, les saintes montrent que le désir trivial peut être transfiguré en sublime. Elles montrent de manière troublante, à travers leurs grâces et leurs extases, le lien organique et spirituel entre le sexe, l’amour et le divin.

J’ai envie de voir à travers cette figure de Sainte-Thérèse d’Avila et celles de toutes les saintes mystiques martyr de la Chrétienté l’expression forte d’un Eros (au sens noble) spirituel. Cette Eros est l’énergie vitale de l’homme, celle qui le pousse à croître, à créer, à s’unir, à aimer. L’Eros veut jouir de la vie. Leur Eros ont fait le choix de s’unir à Dieu. Elles nous montrent le chemin, mais nous sommes libres de choisir. Nous pouvons faire le choix de la vie amoureuse et charnelle : elles nous somment de pénétrer le voile de la personne que nous aimons, et de révéler sa profondeur sacrée; elles invitent les amants à se prodiguer des caresses comme des grâces, à jouir d’un extase physique et amoureuse qui serait telle une mort de l’ego, une prière et un abandon et anéantissement dans l’autre.

J’ai envie de croire que l’extase, qu’elle soit érotique, amoureuse, mystique n’est qu’une noce de l’amour et de la mort. La mystique est une union amoureuse avec Dieu ; l’Erotique est son incantation, l’Amour est sa prière. Un amant fou de sa bien-aimée peut lui aussi générer un Eros spirituel. J’ai lu quelque part qu’une seule expérience forte d'amour passionné nous fera avancer beaucoup plus loin dans la vie spirituelle que le combat ascétique le plus ardu. Une seule flamme de pur amour suffit pour allumer un feu cosmique et transformer le monde entier.

Jouir de la chair, jouir d’amour ou jouir de Dieu n’est en fait que le désir ultime de jouir à l’infini d’une contemplation intime, profonde et éternelle, de la splendeur de l’autre, d’Amant à Amante.

Tel est le message incandescent que laisse Sainte-Thérèse dans mon cœur.
Et je fais le vœu secret de la suivre avec ma liberté d’être et d’aimer.

 

 

 

 

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