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La maladie de la mort
de Marguerite Duras

L'amour à l'ombre de l'histoire

par Charlotte LDSH

 

L’amour, « vous avez pu [le] vivre de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il ne soit advenu ». Ainsi Duras met-elle fin à La Maladie de la mort, à l’histoire d’un amour perdu avant d’advenir, et qui pourtant a été viable par cela même. Oui, il a été vécu, mais dans l’inviable, dans l’impossible, dans cet impensable : « Vivre un sentiment d’amour sans en vivre l’histoire ».
L’œuvre durassienne, de textes en textes, nous rapproche des limites de l’érotisme, venant les bouleverser, jusqu’à l’effacement, un point où plus rien ne semble possible, et pourtant...

Dans La Maladie de la mort, l’histoire naît d’une impasse : un homme homosexuel paie une femme pour essayer, s’essayer, « Essayer quoi ? / (…) D’aimer » (p.9). Aimer comme un remède à la maladie de la mort… Parce que chez Duras, la mort peut se vivre ; elle se vit, du manque, de l’étalement du sans amour, partout. Rien à faire, rien à donner, rien à recevoir, sauf, d’elle -une femme- cet implacable verdict : « Vous allez mourir de mort. Votre mort a déjà commencé. » (p.48).

Ainsi cet homme qui n’a jamais connu que ses semblables, qui se meurt depuis qu’il vit, s’aventure à la rencontre de l’autre : une femme, la femme, première, « trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi » (p.9)… Ainsi s’ouvre le livre, au hasard du désir d’un homme, dans le conditionnel, l’improbabilité de lieux anonymes. « Trouvée » n’importe où… Qu’importe : une femme.

Non, ce n’est pas une prostituée, et pourtant il la paie. Parce qu’il faut un contrat, des conditions, des règles, pour que l’histoire ne les submerge pas. Ainsi la jeune femme viendra chaque jour, avec la nuit, et pour une durée précise. Elle devra se mettre nue, exposée dans la lumière, immobile, tout à la fois offerte et recluse dans son sommeil, docile et inaccessible dans son silence...
Le contrat des nuits signe ainsi le voeu d’une rencontre dont il creusera l’impossibilité. Terrés dans la chambre noire, l’homme et la femme attendent, dans l’improbabilité d’un sentiment qui ne peut surgir que du hasard, d’une erreur, « Jamais d’un vouloir » (p.52)… Alors ils attendent, dans ce lieu de théâtre où seule l’ombre de la mer rompt avec l’immobilité qui les étreint, cette « mer noire [qui] bouge à la place d’autre chose, de vous et de cette forme sombre dans le lit » (p.32).

Avec elle, l’homme prend donc le risque de l’impossible. « Vous le faites, vous prenez » (p.53). Lui aussi s’expose, et peut-être bien plus qu’elle, puisqu’il se brûle à l’altérité d’un corps, d’un sexe et d’une sexualité jusqu’alors ignorés de lui, radicalement inconnus, interdits. Vivre l’histoire, pour lui, c’est enfreindre l’interdit premier, tout à la fois celui de la femme -sexuelle et maternelle-, celui de l’hétérosexualité, et celui de l’amour. « Cela est fait » (p.53) : tout est devenu possible, mais de toutes parts l’homme se consume, se perd, dans cet horizon toujours refusé qui soudain s’ouvre, et le dérobe à lui-même.

Happé, l’homme, et la femme, disparue, avant que n’advienne l’histoire.
Celle-ci, vécue dans l’ombre d’elle-même, il la racontera pourtant, « comme s’il était possible de le faire » (p.55)… On la lui dicte, et « Vous le faites, vous prenez » (p.53). Et, nous, lecteurs, on l’entend se dérouler comme un songe, quand il n’y a encore que soi, l’homme ou la femme, face au tout possible de l’histoire.

La Maladie de la mort, Marguerite Duras la jette donc aux yeux du monde, découverte dans un livre « [réduit] (…) à sa maigreur », un livre corps à corps, un huis clos resserré entre une femme dormante et un homme en mort.
Lire, c’est alors étreindre l’impossible, et laisser que s’élève, à l’ombre d’« une histoire qui en passe par son absence », la fulgurance du pur fantasme.

 

 

 

 

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