La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 

La Pythone et le Dragon

Écrit/créé en résonance par Julien Hommage et Julya, "la Pythone et le Dragon" propose à chaque livraison des diptyques féroces, dans lesquels l’érotisme et la domination n’étouffent ni l’idéal ni la réalité des personnes qui le vivent. L’écho entre les deux auteurs redouble l’écriture érotique de l'un par les illustrations fantasmatiques de l’autre. Une collaboration littérotique comme nous ne savons pas y résister.

Le Dragon est pris dans les filets de la Pythone, l’échange de pouvoir va commencer...

 

Diptyque 1

La Pythone se tenait dans la pénombre, la lumière de ses cheveux et ses épaules dorées se détachant sur l’un des lourds fauteuils noirs de la grande salle, close au public après le départ des derniers clients. Une fille était encore là au fond de la salle, revenue chercher sous les tables et les sièges déjà débarrassés on ne sait quelle breloque égarée lors d’une danse.

Deux formes brillantes, aux corps serrés de cuir ciré, étaient englobées sous le regard pensif de la Pythone, traversé de luisances au fil des idées avec lesquelles elle jouait. Deux mâles, deux spécimens d’hommes, aveuglés par le masque de cuir leur couvrant les yeux et tout le haut du visage, englobant comme une prison de peau tout leur crâne, hors les bouches entrouvertes, les lèvres hésitantes, en attente. Ils l’attendaient Elle, tous les deux. Elle qui les avait fait attacher au milieu de la piste, chacun à une barre de danse chromée, verticale et étincelante, dominant les formes tordues dans leurs liens, agenouillées, inconfortablement maintenues dans leurs positions d’obéissance, pour elle et par sa volonté.

Deux créatures masculines, grimées de façon identique, pour quelques minutes, quelques heures si elle le voulait, soumises au même jeu dont elle satisfaisait sa gourmandise ou détendait ses nerfs. Le mélange des deux pulsions se faisait à parts égales, en fin de soirée. Elle les considéra ainsi longtemps. Ils tentaient de plus en plus souvent de bouger, tous les deux, pour soulager leurs muscles mis à l’épreuve de l’attente dans l’inconfort des liens. Leur station devenait douloureuse et la tension inassouvie dans laquelle elle les tenait les excitait et les frustrait à la fois. Cela convenait bien à la Pythone, la conscience de ce petit malheur égrainé par les secondes dans leurs esprits mâles, embrumés par leurs envies qu’elle pouvait attiser ou éteindre, était la première source des éclats de ses yeux.

Deux beaux spécimens, aucunement anonymes pourtant. La bête de gauche était plus formée, comme un chien dans la force de sa maturité, sans lourdeur mais d’une puissance qui contrastait avec sa laisse, son entravement, la présence sur son corps de l’attirail par lequel il était offert et asservit à la loi de ses désirs à elle. L’autre, plus gracile, avec tous les avantages de la première jeunesse de l’âge d’homme, offrait une satisfaction esthétique irréprochable lorsque des yeux elle le soupesait, profitant du redoublement de l’image, des divergences infimes entre les deux matières que sa volonté travaillait dans des positions jumelles.

Un frémissement humide parcouru le beau corps à la peau douce et à l’abdomen dur de la Pythone, lui soufflant que les conditions étaient réunies pour trouver l’inspiration, et elle appela la fille.

"Viens ici Lula, on va travailler encore un peu."

La jeune femme qui s’affairait entre les tables se dirigea immédiatement vers la piste, rentrant dans les faisceaux de lumière qui s’entrecroisaient entre les deux corps.

"Tu vas reprendre comme je te l’ai expliqué, en rythmant plus, il faut que la piste tremble sous tes talons et que tout le monde le sente."

La longue mèche de cheveux noirs de la perruque fouetta l’air lorsque, d’un mouvement brusque, la fille se figea soudain en position au milieu de la piste, le regard durci, les bras étendus comme les ailes d’un rapace, une main surplombant la tête de chacun des hommes à genoux.

L’obscurité, comme au fond d’un puit scellé, engloutissait les deux hommes, confinés dans le noir par les cagoules de cuir. A l’emplacement des yeux, la peau de bœuf, formée et durcie sur le moule d’un visage, compressait les globes d’un appui devenu à la longue étourdissement, douleur sourde. Liés, aveuglés, tordus par les cordes dans une position que l’écoulement des minutes rendait moins supportable, ils soutenaient la torture distillée de l’attente. Passifs, subissant, acceptant, ils reçurent, transmis par le plancher de la scène, le martèlement orgueilleux des talons avec un soulagement anxieux. Une peine cessait. Commençait l’épreuve suivante, au cours de laquelle on n’exigerait plus d’eux cette immobilité de statue, fusillant les ligatures et les nerfs, mais une chorégraphie sous contrainte.

Il s’agissait, à présent, malgré le gouffre d’obscurité dans lequel les tenaient leurs cagoules, d’accorder leur pas aux pas de la danseuse que dirigeait la Pythone, d’obéir aux exigences d’une chorégraphie perverse, conçue par la maîtresse de ballet pour cingler l’imagination. Tout devait, dans la lumière des projecteurs léchant leurs corps sans réduire leur cécité, contribuer à fouetter l’esprit d’autrui et celui de leur maîtresse, plus exigeant qu’aucun autre, ne s’émouvant qu’à l’abandon dernier d’un corps, pillé par une volonté.

Se tortillant dans leurs liens, mais selon les règles scrupuleusement obéies que la Pythone avait établies, les deux formes terrassées cherchaient à retrouver une position moins cruelle avant que la starlette féroce, suivant le rituel auquel elle aussi se pliait, ne revint clouer l’un ou l’autre le premier. La dualité avait été prévue aussi pour cela, par l’exigeante créature qui commandait depuis son fauteuil. Elle voulait qu’ils ne puissent jamais être certains dans leur nuit du moment du choc. Même si la différence n’existait qu’à la marge et resterait invisible aux yeux du vulgaire, elle les voulait pour toute la durée du spectacle en déséquilibre, à la limite de la rupture. C’est ce qu’elle leur avait annoncé et la consigne, donnée à Lula qui les menait, les aiguillonnait de douleur tout en s’enivrant du Grand Jeu qui les lui livrait.

La Pythone, elle, décidait, exigeait, savourait le plaisir exquis de la recherche d’un absolu, quoiqu’il fut difficile pour autrui de lire dans ses yeux de serpent le cheminement de ses motivations. La victime la plus svelte, cette fois, fut frappée la première et clouée, d’une semelle venue s’appliquer sur sa trachée, au sol dont elle tentait de s’affranchir. Mais ce contact n’était que le lancement du mouvement et le pied, quittant la gorge, glissa sa pointe sous la nuque pour redresser la marionnette masculine, d’un seul élan que l’homme avait ordre de faciliter d’un coup de rein. Jetés en avant, écartelés l’un après l’autre dans leurs liens, c’était tendus comme des arcs sans épargner aucun muscle que la chorégraphe voulait sentir ses pantins. En exécutrice de sa volonté, la danseuse racée y veillait et le second homme de cuir le sentit quand elle lui creusa le dos d’un coup de genou brutal, explosant sa conscience, parce que peut-être, pour obéir et se livrer, il avait tardé à aller au bout de sa souffrance.

C’était ainsi que l’on dansait, dans les fils de la Pythone, brisé sans répit, ébloui de souffrance, projeté par sa volonté au-delà de toutes barrières.

(...)

 

Si vous souhaitez lire les épisodes suivants, envoyez un message à Julien Hommage.
Le dyptique n°7 est en ligne ici...
Vous pouvez également consulter la galerie des illustrations de l'intégralité de cette oeuvre.

 

 

 

Contactez le Directeur de la RédactionContactez la WebmistressPlan du site

 

© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF