La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 

La Pythone et le Dragon

Écrit/créé en résonance par Julien Hommage et Julya, "la Pythone et le Dragon" propose à chaque livraison des diptyques féroces, dans lesquels l’érotisme et la domination n’étouffent ni l’idéal ni la réalité des personnes qui le vivent. L’écho entre les deux auteurs redouble l’écriture érotique de l'un par les illustrations fantasmatiques de l’autre. Une collaboration littérotique comme nous ne savons pas y résister.

Le Dragon est pris dans les filets de la Pythone, l’échange de pouvoir se poursuit...

 

Diptyque 7

Dans le cabaret bruissant de monde, Estrella en latex rouge était encore couverte de sueur salée. Assise à côté de la Pythone, une jambe chevauchant celle de la Maîtresse de cet antre, elle diffusait un parfum âcre et douceâtre mêlé. Personne n’avait trouvé à redire à cet affichage, ce n’était pas un lieu où s’étonner des rapports noués ou dénoués et même le glissement rapide du Dragon, du pouvoir au servage, la prise des rênes par celle qui, il y a un an, ne semblait qu’un dévolu de passage, était acceptée puisque cela était.

Le pouvoir était maintenant aux mains de la femme aux réticules indéchiffrables, puisqu’elle était devenue la propriétaire du possédant, et sur la domination qu’elle exerçait sur lui, personne n’avait aucun doute. Chaque semaine le ramenait deux nuits sur scène, pour le faire humilier et battre par Lula ou l’une de ses doublures, la chorégraphe décidant souverainement de celle qui chaque soir dominerait les deux corps mâles cagoulés et anonymes. Le second danseur changeait, le premier jamais. Pas une fille de la troupe ne manquait au nombre de celles qui, dans des chorégraphies un peu modifiées chaque nuit, avaient posé ses semelles sur le corps du Dragon. Pendant les répétitions, obéissant à des desseins qu’elle taisait, la Pythone exigeait que l’ancien maître soit visage et buste nu. Elle exposait ainsi le corps marqué par les coups, faisait publicité des ravages qu’en public ou en privé il subissait, mais plus encore elle habituait les danseuses à le voir comme un soumis, à observer son visage grimacer sous la pression de leur pied. Le Dragon ne pouvait plus dans les coulisses du club soutenir un regard sans se souvenir que quelques jours plus tôt ou plus tard, ce même visage l’avait dominé ou le dominerait, que la fille qu’il croisait tordrait son corps d’un coup de genoux, le traînerait à terre par les cheveux, et les danseuses savaient qu’elles n’auraient alors qu’un geste à accentuer un peu plus pour le punir, si elles le voulaient, du moindre irrespect. Elles l’en considéraient avec plus d’arrogance.

Estrella se pencha vers la Pythone. Elle aimait sa senteur animale après l’effort, son excitation après sa danse en solo qui avait déchaîné la salle, son intensité alors qu’elle buvait des yeux le spectacle des mâles pétrifiés dans l’attente de Lula, pour le numéro phare de la soirée.

"Laisse-moi le faire. Je serais meilleure que Lula où que n’importe laquelle des autres. Elles sont trop molles, je peux leur en remontrer à toutes sur ce que signifie faire vraiment danser un mâle."

La Pythone sourit et lui caressa paresseusement la nuque, sans détourner les yeux de la scène. Estrella lui avait demandé cela, depuis le premier jour et chaque nuit presque, de façon directe ou indirecte. C’était non.

"Tu n’es pas prête pour ça beauté."

La beauté bouda quelques instants seulement, le début du spectacle la mettant bientôt en transe comme à chaque fois. La chorégraphe déporta ses yeux jusqu’à la Cheyenne rongeant son frein, appuyée contre son corps. Le corps souple, d’une vitalité brûlante, sensuelle presque malgré elle, désirable diablement, lui plaisait d’autant plus qu’elle sentait, chez cette fille, la violence de sa décision, la jetant aveuglément dans la vie, d’un tracé qui pouvait aller jusqu’à la mort.

La Pythone massait son cou, comme on caresse un chat pour qu’il ronronne, et reporta sur la scène son attention, sans cesser de penser à l’animal sauvageon avec lequel elle jouait comme avec le feu. Cette fille là était dégoupillée et à tous moments pouvait exploser. Estrella avait choisit de se constituer d’elle-même une pièce sur l’échiquier mais la Pythone l’avait accepté, elle s’en sentait donc responsable. Le pouvoir donne des devoirs, elle voulait éviter qu’elle ne se casse ni ne se brûle. A ce jeu là, il est tant de façons de se tromper.

"Laisse-moi le faire danser, je serais la meilleure, tu ne le regretteras pas."

"Tu n’es pas prête."

"Montre-moi alors, apprends-moi ! Je peux ce soir… quand nous ne serons plus que trois ?"

Mais la Pythone a découvert le blog, c’était facile, elle l’a craqué sur le net. Elle sait qu’elle a mis dans son lit une bombe amorcée pour tuer son homme. Mais la tueuse a ses mérites, son inconnue met en résonance toute l’équation, sa violence peut servir pour aller plus loin qu’ils n’aillent, seuls ou à deux, permet de s’approcher plus près du point de rupture où l’on côtoie l’infini. Estrella est un levier plus long, plus fort, plus absolu qu’elle n’en aurait eu l’idée. Elle s’avère dangereuse, mais la Pythone ne croit pas aux demi-tours, seulement aux dénouements. Cette fille pourra-t-elle apprendre et leur apprendre autre chose que ce qu’elle croit déjà savoir ?

"Ce soir… ? Je verrai…"

Ce soir se dit-elle, ce ne sera pas Estrella mais elle qui battra son homme. Elle sait déjà comment elle va le fouetter, sans prétexte, ni par cruauté ni par vengeance mais pour chercher dans son corps le bonheur. Quand il sera aveuglé et bâillonné, attaché par ses soins au pilier de bois qui soutient le toit des combles, elle le caressera de la main et du fouet, enroulera en mille coups les lanières autour des ses flancs, de ses cuisses, fera lécher ses tétons par le cuir, lui dira combien il est perdu, impuissant, livré à des desseins qu’elle seule fixe et connaît. Elle lui dira qu’elle pourrait le frapper jusqu’à ce qu’il en meure si elle veut… et qu’il ne peut pas savoir ce qu’elle veut. Et s’il ne bande pas, elle se moquera de lui parce que son corps est plus intelligent que lui… et s’il bande, elle enroulera le fouet autour de son cou et serrera, jusqu’à ce qu’il soit rouge du sang qui battra sous les tempes et les paupières, pendant qu’elle s’empalera sur le dard livré à son appétit.

Quand sous les projecteurs, le Dragon mord la poussière sous le talon de Lula, la Pythone mouille, sans aide, sans un geste, au spectacle de sa création et de son imagination. Elle se promet la nuit belle.

*

Les lendemains de telles nuits commencent tard. Estrella déchire les gazes lourds du sommeil avec confusion. Le corps de la Pythone sur l’autre moitié du lit s’étalait confusément prés d’elle, perception brouillée par l’attaque de jour, le besoin pressant de se libérer, le besoin avant d’être conscient d’un breuvage chaud et amer, quotidien, ou bien de se rendormir une heure de plus.

Un café, cela semblait une bonne idée. Où se trouve l’esclave qui aurait du le préparer ? Elle y pense comme à un prétexte pour le rappeler d’un coup de plus à ses devoirs. Mais d’abord parer au plus urgent, où est donc cette salle de bain ?

Au retour, le lit est vide, la pièce est libre, le terrain lui appartient. Dans l’angle, la forme épuisée du Dragon, ombre asservie de lui-même, est restée prisonnière de ses liens. Il est captif du harnais, relié par les cordes aux poutres et pieds d’un poêle de fonte noire, tombé prisonnier dans ses liens qui comme la toile d’une tarentule le tiennent suspendu entre le plafond et le sol, endormi comme l’on sombre dans un coma, après avoir lutté toute la nuit dans cette prison traîtresse où plus ses muscles luttaient, plus longtemps il était assuré de souffrir, plus longuement il résistait, plus la posture le minait jusqu’à râper les dernières forces de sa chair.

Estrella fouille les recoins de la pièce du regard, cherche la trace de l’absente, mais aucun souffle ne trahit la présence de la femme serpent dans les bras de laquelle elle s’est blottie toute la nuit. Un sursaut jette la Cheyenne sur son sac, étalé depuis la veille sur la table de chevet. Il l’attend, le Mauser, froid et compact quand elle le loge dans sa main, dense comme la mort que sa gueule sait cracher. Dans sa paume, le contact de l’acier engourdit le poignet, presque tout le bras, d’un frisson dont le goût métallique monte jusqu’au palais.

Plus personne, plus personne entre sa cible et le canon du revolver, elle compte dans sa tête, combien de balles tirer, trois.

Une pour avoir séduit sa sœur, une pour l’avoir trompée, une pour l’avoir abandonné.

Une balle dans la tête, une balle dans le cœur, une balle dans les parties.

C’est ainsi qu’elle l’a prévu, depuis le jour où elle a accompagné sa sœur au pays des esprits, après l’exposition interrompue du corps sur l’échafaudage funéraire, pendant trois jours, avant que la crémation ne lui soit imposée. Enfermée dans sa chambre, avec la potion volée au chaman, elle avait fait alliance avec l’esprit de la morte, avec l’esprit de la Mort, avec l’esprit du Mauser lové contre son corps, serré dans une étreinte d’acier entre les muscles de ses cuisses tétanisés. Les volutes de fumées, manquant de faire brûler l’appartement, avaient pénétré ses narines, ses poumons, et son esprit à la dérive sentait la brume prendre corps en un gigantesque serpent, dont la tête la guettait et la queue ne finissait jamais, contractant sur elle ses anneaux aussi étroitement qu’elle ses cuisses sur l’engin, et le serpent magique pénétrait ses orifices, les oreilles, le nez, puis le sexe avec fureur pour ressortir par sa bouche, puis avant l’évanouissement, filament de vapeur, s’évanouir dans la gueule de l’arme, dans l’attente du jour où, cobra ou crotale, il jaillirait de la gueule noire pour satisfaire la cohorte des esprits.

L’homme à abattre est là, impuissant, inconscient, Estrella a déjà renoncé à l’envie de lui annoncer la mort, face à face, toute sa haine elle l’a déjà brûlée contre ce corps déchiré, par elle ou devant elle, usé par la férocité de la Cheyenne ou de la Pythone, dont la fille ne sait toujours pas pourquoi elle lui a laissé tant de loisirs de le faire souffrir. Mais qu’importe, l’instant s’offre de faire ce pourquoi elle est venue. La souffrance, elle la lui a déjà promise et infligé, il en est encore pantelant, inconscient, dévasté et tombé dans le plus noir des sommeils. Un pas puis deux amènent la beauté chancelante, souffle coupé par l’occasion qui s'offre à elle, jusqu’au Dragon aux membres épuisés et au corps défait, dont la tête plongeant en avant dénude la nuque pour y appuyer l’arme, sans besoin de viser.

Un tremblement de la forme attachée répond au contact froid de l’acier. Estrella hésite, plusieurs secondes, trop longtemps. Elle secoue la torpeur qui la paralyse et le saisi par les cheveux pour redresser sa tête et plonger ses yeux dans ceux de la victime, un chasseur ne crains pas le regard de la proie, elle n’est pas fille de Cheyenne pour rien. Les yeux bruns du Dragon s’ouvrent grand, doucement, la contemplent alors qu’elle force dans sa bouche un chemin pour le Mauser qui ne rêve que de cela. Elle sent dans sa main l’acier et l’âme de l’arme qui demande à tuer, chargée de l’esprit de Mort. Mais dans son bras, la rage de la morte l’a quittée. Les yeux profonds la regardent sans peur ni colère, consentants, et Estrella tend son oreille intérieure pour entendre sa sœur suicidée et la haine du séducteur meurtrier. Mais la sœur ne dit plus rien, elle se souvient à peine de l’étranger supplicié qu’elle voit par les yeux d’Estrella, c’est ce que se dit Estrella en tous cas. Quel rapport entre cet homme et celui qui autrefois a trompé et torturé le cœur de sa sœur, en la séduisant pour la rejeter, en prenant tout et ne donnant rien ?

Celui-là, il n’a rien gardé pour lui, il a tout abandonné entre les mains de la Pythone, il a renoncé à sa force comme à son orgueil sous les pieds d’une femme qu’il essaye d’aimer, comme il n’avait jamais su le faire autrefois même un peu, et dans le reflet des yeux devenus doux, Estrella lit qu’il a reconnu dans les traits de son visage le souvenir de ceux de l’ancienne amante indienne ramassée dans un bar, qu’il a fait croire au ciel avant de la laisser tomber plus bas que l’enfer. Il la regarde et il attend, sans résistance, sans veulerie, sans refus ni colère. Dans ce visage marqué par les coups et l’épuisement, elle voit une ombre de douceur, comme un souvenir fugace, la trace si ténue qu’a laissé en lui l’aînée des sœurs indiennes qui vint bien avant Estrella ou la Pythone, avant toutes les autres, danser dans l’antre du Dragon.

La danseuse au Mauser change le thème du ballet. Ce soir, ce ne sera pas la jeune fille et la mort. Pas le pardon, non, mais le moment de laisser reposer en paix l’esprit de la morte, sa sœur n’a peut-être pas besoin d’une vie finalement, celui qui l’a tué, s’il est le vrai coupable, est déjà mort.

Dans l’œilleton secret, de l’autre côté du mur, la Pythone relâche son souffle, quand elle voit Estrella retirer l’arme d’entre les lèvres tuméfiées, l’envelopper soigneusement dans le soutien-gorge jeté la veille et la fourrer au fond de son sac, puis sortir, lentement, comme droguée.

Tendrement, la Pythone ira panser les coups et baiser les blessures qu’elle a abattues elle-même la veille sur le corps de son amant.

Fin.

 

Si vous souhaitez lire les épisodes précédents, envoyez un message à Julien Hommage.
Le premier dyptique est encore ici...
Vous pouvez également consulter la galerie des illustrations de l'intégralité de cette oeuvre.

 

 

 

Contactez le Directeur de la RédactionContactez la WebmistressPlan du site

 

© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF