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L'arbre aux cent yeux
de Jacques Cauda

 

Elle passe la main dans ses cheveux qu’elle a blonds jusqu’au milieu du dos. Splendeur. Maison d’âme. Délectation. Bouche bée sans limite, j’élargis mon être. Perle, rouge à lèvres, bustier, mini jupe, bas noirs et talons aiguille. Je la regarde comme le feu mange la paille Ça va commencer. Quelques pas dans l’allée du jardin et la voiture démarre. Destination ? La ville…Du monde…La clameur et marcher… Elle devant, moi derrière à une vingtaine de pas. Je marche en fascination, elle en sorcellerie. Je marche avec des paroles agissantes, je dis : « Je brûle le mal en mon sein. » Je dis aussi  plus sereinement: « Rien n’est plus spirituel qu’une femme en corset. » Elle trottine. Les passants se retournent. La sifflent. Ce sont des servants. Elle secoue ses cheveux. Ses seins dénudés jusqu’aux pointes, ils y pensent : 95 bonnet C ! La route de l’idole est en eux. Moi, derrière, je garde le sentier de ma rectitude, je suis un buffle attaché à la ceinture de ses hanches, je suis son cul qui crie au fou qui désire !

Elle s’assied à la terrasse d’un café. Il fait beau, l’air est clair, elle commande un café, elle dit : « Un café allongé » en croisant les jambes si haut qu’on voit au-delà de la lisière de ses bas. Moi, accoudé au bar, je fais l’indifférent, je voile ma face par mes mots, je ne dis pas : «  Je l’ai amenée ici afin que tout soit montré », je commande sans donner la main à mon exaltation, je dis au garçon qui regardait ses seins, ses bas, ses cuisses, sa bouche comme une cour intérieure qui fait transpirer : « Toi, tu comptes mon errance, moi, je te paies les mercis. » Je poétise. Je module. Pendant qu’elle continue la pose en terrasse parmi les assaillants, les crocodiles, les oppressés et qu’elle putasse avec persistance, je fais de mon mieux, accoudé au chorège, avec musique, chant et poème, je dis : «  C’est ma blessure, elle me bouleverse et je m’épanche ! »

Elle se lève (ses chérissants semblent annulés, ils raconteront plus tard à leurs fils, leurs pères, leurs semblables, que sais-je encore, je ne m’en soucie plus), je marche derrière elle jusqu’au dénouement. Jusqu’à la forme a priori du bonheur le plus parfait. Elle y acquittera mes vœux, mon désir tendu sur elle comme le cordeau sur la pierre.

On y est. Je me cache un peu derrière un buisson parmi tous les rameaux, les arbres, l’herbe posée sur la terre, et je demande une branche, pour qu’on ne me voit plus. Elle s’est assise sur le banc.

C’est un matin d’été, les promeneurs sont encore peu nombreux, certains traversent le parc pressés sans faire racine, ils passent ; d’autres musent, badent en rêvant derrière leur chien. Il y a aussi quelques couples qui ne s’attardent pas sur la belle qui attend l’élu pour jouer l’égarée. Je dis : « Montre-toi, je te la donne à voir mais ne t’illusionne pas, elle est la ligne, tu n’es que le poisson. » Le voici. Il vient. Il approche. Il a la soixantaine, un brin dégarni, un pantalon de toile claire sous une chemisette à carreaux. Est-ce un signe ? Oui. Je vois déjà sur lui le souffle de mon propre chérissement. Il sera consacré, et sa vie déposée, là, ici, devant elle (éparpillée, humide, splendide, butin grand ouvert). Il reste sans bouche comme quelqu’un qui mangerait sans nourriture. Et moi pareillement comme un veau pâturant sous la grêle…

Au retour, c’est moi qui conduis. Vite. Les dents serrées, sans un mot. Au dernier feu (la ville s’efface derrière nous) j’ouvre la boîte à gants. Et, c’est extraordinaire, ils y sont (le sel est bien dans la boîte à sel !) Je les passe et j’accélère, avec l’impression de racheter mon tort. Ils sont en cuir noir, et sans rémission. C’est pourquoi je dis : «  Alors petite salope tu as encore tout montré au vieux, tout, ta débauche, ton sillon ton oeillet du doigt enfoncé jusqu’où ? Dis ? Dis tout ! Dis-le comment tu as dégagé pour lui ton bouton et tout écarté pour l’amour de toi ! » À cette vitesse (je dis en même que je lis : 135) c’est vite la campagne, les champs de chaque côté d’une petite route à lacets, puis la forêt. «  La forêt ! Tu entends ! » Les pneus crissent. Je prends brutalement à droite un chemin de terre qui s’enfonce sous les arbres. J’y roule toujours avec vitalité, certes, mais dans la caresse et la splendeur des feuilles; et tandis que dans ma poitrine remonte ma rumination, je dis d’une voix qui rabat tout d’un seul coup : «  Descends ! »

Elle est là debout impassible comme une borne, campant son opprobre sans frémir (elle s’innocente) quand j’arrache ses vêtements. Ne restent d’elle que sa chair, ses bas, ses perles et ses talons aiguille : elle est nue, elle triomphe. Je lui dis d’avancer là où il n’y a ni sentier ni rien, là où on touche la foison qui rampe sur la terre, là où le vert n’est qu’une ronce sans gazon. « Va ! » Elle vacille, toujours la tête haute (ses cheveux crochent aux branches et ses jambes à l’épine). Elle vacille et elle a le plus beau cul du monde ! Un cul d’or à la folie. Qui me rend âne et milicien, la cravache à la main gantée, je frappe, j’ajoute à sa tourmente, je frappe, vingt, trente fois, à chaque pas, chaque mètre, où elle menace à chaque coup de tomber. Je frappe en ordre de jouir ! (Elle est toute ma guerre). Je frappe jusqu’à L’arbre, le nôtre, le chêne du rendez-vous, l’arbre faiseur de bien : il a cent yeux de hauteur ! Je l’attache, les mains hautes (à la première branche qui surplombe sa tête), ses cheveux d’or qui coulent sur ses reins. Son ventre et ses seins collés à même le tronc, et j’entre en elle comme en plein midi.

 

 

 

 

 

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