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Le bonheur sans le crime
Revue d'un Roman sentimental d'Alain Robbe-Grillet
et du Petit carnet perdu de Jeanne de Berg

 

Des époux Robbe-Grillet, Barbey d'Aurevilly aurait tiré une nouvelle supplémentaire, à placer au sein de ses Diaboliques, juste à côté du Bonheur dans le crime.
C'est que le souffre ne manque pas dans ce couple littéraire qui promène à deux plumes son encre noire et sang dans le registre des fantasmes interdits.

Au pseudonyme près, celui transparent de Jeanne de Berg dont l'épousée se sert, les deux Robbe-Grillet, Catherine et Alain, prennent à parti les moeurs avouables en publiant cette année chacun son objet littéraire pour sonner la charge en mode majeur ou mineur : Un Roman sentimental pour Alain, le Petit Carnet Perdu pour Catherine.

Plus violente, parce qu'appuyée de tout le poids d'un homme dont on ne parvient à dissocier ni son oeuvre antérieure, ni ses essais Pour un Nouveau Roman dont il reste la figure majeure, l'attaque d'Alain Robbe-Grillet, le R-G lui-même, vient ce mois mettre en émoi la critique. Sans rien compromettre de son style, d'une écriture blanche sur papier glacé, il livre l'assaut de la déraison sexuelle contre la pruderie résiduelle de notre société. Son roman va droit à l'innaccepté, inceste, pédérastie, sévices sexuels sur une enfant mineure. A l'heure des bons sentiments, la mesure est lourde.

Le style pourtant, outil de haute précision entre les mains de R-G, se fait d'autant plus abstrait que la vision pourrait être insoutenable, les scènes sont décomposées par son prisme dans le spectre des couleurs. D'ailleurs, toutes les couleurs se confondant, l'on arrive à une dominante de blanc, ascèse de l'excès, égale au papier du livre que l'encre imprimée fait parler.

Tel lecteur aveuglé par le sujet jugera un Roman sentimental pornographique, tel autre plus averti retrouvera l'obsession de l'écriture d'un Robbe-Grillet toujours en recherche d'une esthétique stylisée. La recherche justement est celle d'un nouvel angle, qui abatte toutes les tentatives précédentes d'interprétation de son oeuvre en la réinterprétant, la dernière touche du peintre change l'équilibre de toute la toile.
Pour R-G, l'obsession et le fantasme enfermés par le livre dans le livre font de l'objet produit non pas un discours sur une vision révolutionnaire du monde (comme ce pourrait être le cas de Sade) mais un casse tête littéraire portant sur l'écriture. Un casse-tête sur lequel il veut épuiser les connivences du lecteur, à supposer qu'il évite les premiers degrés faciles. Et sans aucun doute, c'est un non sens de qualifier l'ouvrage de pornographique au sens premier du terme, aucun éditeur du genre ne l'aurait accepté, sachant très bien que leur public courant n'a pas souvent le goût de cette écriture escarpée.

Rien de tel dans le Petit carnet perdu de Catherine Robbe-Grillet. Nous ne sommes plus dans le registre de l'abstraction mais dans celui du témoignage, direct, de celle qui a la franchise de ses goûts et de ses jeux. Franchise et fierté car on le sent à chaque ligne, il n'y a rien dont elle estime devoir rougir dans les coups de fouet que parfois elle donne, ni dans les cérémonies qu'elle organise. L'exercice est rafraichissant, malgré l'appartenance naturelle de l'ouvrage à l'enfer de nos bibliothèques personnelles, de suivre cette plume sans complexes ni mesquinerie, parlant avec franchise de ce qu'elle a sans entrave osé vivre.
La lecture en est tellement différente de celle des nombreux récits maladroitement assemblés par des nègres médiocres pour des éditeurs commerciaux, dans lesquelles des professionnelles abritent leurs complexes sous la carapace de leur supériorité de maîtresses sexuées.

Au contraire, de ce petit carnet s'élève une voix juste, sans mépris d'autrui ni de soi, faisant récit sincère et sans fioriture de ses rencontres singulières. Si certaines rencontres humaines sont limitées, dans son chemin particulier vers l'extase, il reste le souci constant de la sincérité, envers l'autre qu'il faut appeler dans son cas le soumis, comme envers elle-même. Cela seul dénote d'une élégance de caractère qui se rencontre rarement, dans le monde des fantasmes comme dans celui de tout autre témoignage auto-biographique.

Que faire alors, de ces deux livres à la parution espacée de quelques mois et dont tous deux portent chacun sa lumière littéraire sur des pratiques érotiques voisines. Parce qu'ils ont été écrits par un couple, ils constituent un système comme un mobile dont les figures de papier tournent les unes autour des autres, et ce quand bien même ils n'auraient pas été conçus délibérément comme tels.

La thèse de certains zélateurs passés de Robbe-Grillet, qui se rallièrent au succès en faisant la part du jeu littéraire et en ne voulant retenir de ses livres que la part d'acceptable, ne tient plus. Ces thèmes ont toujours habité l'oeuvre d'Alain Robbe-Grillet. Au fil de tous ses ouvrages qui forgèrent le Nouveau Roman, depuis le criminel sadique niant sa propre culpabilité du Voyeur, jusqu'au coupable de la Maison de Rendez-Vous, les passions morbides et l'imaginaire sado-érotique sont la matière de son génie. Il n'est pas possible de faire la part de l'obsession et de la création.

Comme s'il était excédé de l'effort démesuré fait par les commentateurs successifs de son oeuvre pour détourner le regard, Robbe-Grillet d'un livre fait tomber le bandeau des yeux. Il martèle l'innacceptable pornographie dont il fait le terreau de ce livre, pour que personne ne puisse plus l'ignorer. Messieurs, plus de faux semblants : Faites face !

Quand au couple et à la réalité ?
La mise en résonnance de ces deux livres, celui de Madame en écho anticipé à celui de Monsieur, apporte réponse aux lecteurs et critiques effarouchés au nom de la morale. La violence de la fiction se résout dans le respect d'autrui lorsque le fantasme se transpose du papier à la vie.

Ces deux là se sont trouvés.

 

 

 

 

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