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Le cantique des cantiques de Casantchis
de Tedbabe Tilahoun

 

Casantchis, l’envers d’Addis Abeba, est le quartier de plaisir de la capitale éthiopienne, avec ses putes, ses tenanciers de bar et ses débauchés. Tout y est fait pour soutirer de l’argent aux débauchés, tout est fait pour les satisfaire aussi.

Le récit de Tedbabe Tilahoun, éthiopien, débauché ou qui le fut beaucoup, passe de vers libres qui parodient le Cantique des Cantiques, au langage le plus courant pour énumérer le catalogue des vices et des détresses humaines. Et puis, à tout bout de champs, il apostrophe le lecteur, « et toi aussi peut-être ».

On oublie difficilement que l’on pourrait être là à ses côtés dans ce café ou ce bar à putes de l’envers d’Addis Abeba, dans cette Casantchis la Belle, la rouge, la noire, la blanche, on y trouve toutes les couleurs, tous les genres pourvu qu’ils satisfassent au besoin universel que l’homme a des femmes.

Casantchis, la langue est simple, le désir aussi quand il n’est pas déguisé de fausse pudeur, et bien que simple, il se décline à l’infini entre ceux qui veulent baiser toute la nuit et ceux qui sont déjà trop saouls, ceux qui achètent leur quart d’heure de brutalité et ceux qui veulent être mordus, griffés, giflés.

Débauchés, ivrognes tenanciers, entremetteurs, putains splendides ou usées, tous tournent à renfort d’alcool dans ce quartier qui vit la nuit et s’endors le jour. Les insultes volent, les coups de poings aussi, les billets s’échangent et les corps se négocient âprement.

L’auteur est là, au milieu des autres, plus souvent que les autres car il a passé des années au milieu des prostituées, ses amies, et nul doute qu’il fut aussi plus souvent qu’à son tour lui aussi leur client. Comment d’ailleurs les rencontrer autrement, à Casantchis, elles ne sont pas là pour perdre leur temps sans l’échanger contre un peu d’espoir et d’argent.

Pourtant, tous ces corps qui tourbillonnent, sont toujours des êtres humains, ni plus beaux ni plus laids que d’autres, à l’intérieur, ou plutôt comme les autres parfois touchants et d’autre fois repoussants, chacun à sa façon. « Et toi aussi. »

Ce « toi aussi » est le plus poétique refrain de ce livre écrit sur des draps sales, dans des chambres immondes et séparées parfois du voisin par un seul rideau loqueteux. Mais dans le luxe comme dans le bouge, le chant reste le même, attribué au Roi Salomon ou au débauché, l’ivresse du désir transmue la chair en idéal.

Que se choque qui veut, de l’accolement du cantique de tous les mariages aux halètements moins purs des arrières chambres. Le vêtement change, l’intention qui y est mise aussi, mais la bête humaine reste la même.

Dans le Cantique des Cantiques de Casantchis, pas de pudeur, pas de faux-semblants, avec simplicité et sympathie, les prostituées font la ronde dans leurs pitoyables et magnifiques atours. Le plus grand mérite de Tedbabe Tilahoun est de les regarder sans une once d’apitoiement mais avec une réelle sympathie.

 

 

 

 

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