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Le génie du proxénétisme
de Charles Robinson

 

Charles Robinson a des lettres. Il parle de prostitution en citant Chateaubriand (Génie du Christianisme) et peut être aussi le Génie du Protestantisme, sur lequel il est moins disert.

Mais son érudition s’étend aussi à tous les discours de la vie politique, économique, sociale. Son tour de force est celui d’un ventriloque, d’un imitateur, capable du ton juste poussé jusqu’à la caricature, au profit d’une défense de l’entreprise sexuelle responsable (ou se disant telle).

Tous les modes du discours que vous entendrez déployés au quotidien sur la place publique sont enrôlés au service de cette cause avec le sérieux ou l’hypocrisie usuelle.

L’entreprise est créée. Elle a un nom, La Cité. Il s’agit d’une unité modèle, socialement, économiquement, éthiquement responsable. Elle mérite à ce titre les subventions et les autorisations qu’elle obtient.

Il y a lieu de se réjouir !

Détail, de taille, il s’agit d’une entreprise sexuelle.

Il y a lieu de jouir !

Le témoignages des clients, nombreux, montrent que l’offre répond à un vrai besoin, on n’en doute pas, et que la qualité est appréciée.

On ne parle pas de maison close, c’est une cité ouverte.

On ne parle pas de maquereau, d’exploitation, les prostitués ont un statut légal et tous les bénéfices de la protection médicale et sociale qu’ils obtiendraient dans tout autre secteur. Mieux parfois. La Cité est une entreprise modèle en tous points. Il n’est pas de registre où elle ne soit prête à tenir un discours mieux disant.

Elle noue des partenariats avec les collectivités locales. Elle crée des emplois. Revitalise l’économie. Elle a des cahiers des charges, définis par l’Etat, qu’elle respecte scrupuleusement pour conserver ses agréments.

Les marges traditionnellement élevées de la profession le lui permettent. Il reste encore de quoi chouchouter les marchés financiers et l’actionnariat populaire.

Le bonheur pour tous !

Un régal de lecture aussi, pour peut que vous ayez l’esprit un tant soit peu mal placé. Au premier degré, vous pourriez peut-être trouver l’éloge de la cité proxénète convaincant ou scandaleux.

Au dix-neuvième degré, le rire vous ébranlera à chaque chapitre, devant l’ironie de ce détournement magistral, au profit de l’entreprise sexuelle, de toutes les justifications et les bien-pensances dont résonnent nos sociétés.

Au bout du compte, que penser sur le fond, du thème apparent du Génie du Proxénétisme ?

Sans doute ne faut-il pas croire jusqu’au bout aux beaux discours des dirigeants de La Cité. Charles Robinson lui-même introduit les failles nécessaires pour permettre le doute sur leurs bonnes intentions.

Même sur leur défense du libéralisme économique, par lequel ils avaient commencé le pamphlet, les dernières pages amorcent un rétropédalage qui les rend suspects. L’entreprise créée au nom de la liberté d’activité en vient à encourager l’Etat à limiter la libre concurrence et à protéger son monopole. Pas d’illusion donc sur la sincérité du discours qui fait l’éloge du proxénétisme.

Mais lorsque la sincérité des mêmes arguments mis au service de tant d’autres causes a été mise à mal en même temps, la sincérité de tous les discours en est mise à mal, même appliquée à d’autres causes. Une fois que l’on est résolu de ne plus croire, quelle différence cela fait-il, que l’insincérité s’applique à la justification des relations tarifées, du capitalisme ordinaire, du collectivisme ou du transfert social ?

Lisez Le Génie du Proxénétisme. Il ne vous convertira pas à une nouvelle religion, mais il décillera vos crédulités, il vous rendra plus libre.


Le Génie du proxénétisme a obtenu en 2008 le Prix Sade du Roman.
 
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- Traité du Fétichisme (Jean Streff)
- Le Coprophile (Thomas Hairmont)
- Cadence (Stéphane Velut)
- Eloge des Fétichistes (Pierre Bourgade)
- Il entrerait dans la légende (Louis Skorecki)
Et si vous voulez continuer avec Charles Robinson des travaux pratiques d’ethnologie fictionnelle, vient de sortir Dans les cités – © Seuil 2012
 

 

 

 

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