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Le maloiseau
de Jean-Sébastien Loygue

 

Chapelle et lavoir  Bresle

Hirsute, il sue. Dès qu’il a fini de passer sa main sur son front qui ruisselle, on revoit ses yeux effrayants. Un instant on avait espéré ne plus y penser. Son mouchoir Grec à carreaux les cachait. Et puis les revoilà, lourds de prémonitions globuleuses. Leur éclat est profond et sombre. Ils vont éclater comme des crapauds que l’on a trop fait fumer.

Dans le blanc de l’œil (si l’on peut dire) : du sang. Des petites veines au bord de l’hémorragie courent. Du jaune s’est répandu partout autour de ses iris. Son foie ne va pas bien.

Il est épais. Sa tête est bosselée. Ses joues sont grasses, ses arcades néanderthaliennes. Son menton ressort et mord. Ses lèvres bavent. Pieds immenses. Ils font frémir ses catéchumènes à l’idée qu’ils pourraient leur botter le cul.

Poitrine large, cage à honte. Respiration abominable. On l’imagine résonner dans la nuit d’un confessionnal plein de son odeur sans baignoire.

L’ensemble pue la noirceur de l’âme. Mais on n’ose rien dire. Il userait de son statut, de la révérence due à son état pour clamer dans les rues en pente de son village :

— Oui, je suis habité par des idées mauvaises ! Oui, je déshabille les jolies. Oui, je les prends sur la sainte table. Mais je promets l’enfer aux maris et aux pères qui se rebelleraient ! La puissance est dans les sacrements que j’accorde ou refuse. Dans les cloches que je fais guillerettes ou muettes pour que vous compreniez que ce pays est maudit si je le souhaite !

Je rigole comme le diable de pouvoirs en lesquels vous croyez, imbéciles ! Je sais rendre inféconde une fille comme un champ. Empoisonner un troupeau à distance. Tarir une source en lui pissant au trou… 

Il s’était courbé pour s’éponger. Il se redresse. Il fait de l’ombre au monde. Il reprend sa marche damnée vers la chapelle où le sort va bientôt s’acharner sur une innocente.

Il fait très chaud, très sec. Mais voilà quelque chose de frais dans l’air étouffant : un lavoir à mie côte, une halte et un repos, une station sur un chemin de croix où il serait possible encore de se repentir. Sur le sentier qui conduit à la petite église en haut de la colline.

Un lavoir splatché d’éclats de rires, perlé de joie comme des gouttes. Elles font des arcs en ciel.

La chapelle est si jolie, tout là haut ! Le soleil toque à son ombre. Avec sa façon à lui, ici. C’est à dire qu’il entrebâille la porte des sentiments, fait tourner en rond les mouches, frotte ses cigales à notre sommeil si nous avons eu l’intelligence de faire la sieste.

En ce cas, il nous accompagne. Sa gratte à lui n’est pas pour nous réveiller. Elle joue sa guitare pour des rêves que nous méritons. Le bienfaisant ronfle sans ecchymose grâce aux grillons.

Lorsque notre histoire commence, les plus gracieuses jeunes filles du village, les jeunes jumelles de chez « Netty », que nenni elles ne dorment. Elles ont la corvée gaie. Elles battent le linge à grands coups de mailloche.

On comprend qu’elles ne dorment pas : on a échangé leur besogne contre une permission d’aller danser. Elles ont troqué de transpirer à midi pour retrouver citrouille ou carrosse à minuit.

Mais lui, le Pope, il va la justifier comment sa sortie ? Il quitte l’ombre d’un arbre, pourquoi ? Il est en nage, dans le tournant vers l’oratoire où il monte. Quoi y faire ?

Confesser la petite Maria ?

Nous y sommes : voici son alibi. N’étaient les jumelles de chez Netty, à cette heure, normalement il n’aurait rencontré personne !

Les jolies jumelles se sont tues. Elles regardent passer l’ancien Archimandrite en exil depuis le Pirée où il a commis pique pendre. Il les salue d’un regard lourd. Elles peuvent y lire qu’il leur eût volontiers donné son linge à laver en échange de leur présence à l’office.

Le soleil mûrit le mal pour lui. Les miroitements de la mare lui renvoient des éclairs comme des tentations. Elles dardent, le clouent.

Que lui dira le ciel bleu, alors qu il fait si beau pour nos pécheresses joyeuses de n’avoir, au lavoir, que si peu de coton sur elles ? Pendant que sa soutane l’engonce, lui. Il exsude. Son célibat l’enfonce dans un sol sur lequel sa préméditation pèse. Il a la démarche lourde de l’ours.

D’ordinaire, à cette heure, il se flagelle. Il a tant alimenté sa rêverie à l’enfer que même les feux de la Saint Jean lui parlent de Satan.

Alors, vous imaginez, avec les cigales, et ces jeunes filles en nage pas loin de nues, qui ont les yeux clairs en haut de leurs cous… Leurs bras sont appuyés sur la margelle du lavoir, une main sur le savon, une autre sur le battoir. Elles le regardent par en bas. Elles savent leurs seins ostentatoires dans l’alvéole ronde de leurs dessous.

N’y a-t-il pas « ostentation » dans tentation ?
Notre patriarche en exil, n’est-il autant sur couvert que le sont si peu les nichons des Netty ? Ne vous dites-vous pas à partir de là : Attention !?

Sous le regard de deux sœurs qui remettent les péchés du monde au milieu des grenouilles, le Chapelain grec dépasse le lavoir et poursuit sa route à remonte pente vers le sacrilège.

Le trente huitième bouton de son vêtement sacerdotal, il l’a ouvert. Là commence la déraison.

La lourde porte de l’église grogne. La petite Maria est agenouillée là, recueillie. Sa fraîcheur le cueille, lui, sur le seuil, sombre et brutal. Lui qui porte une brusque bouffée de chaleur sans déodorant dans la prière de l’enfant aux firmaments si personnels.

Puis il repousse sur eux le porche énorme. Cela fait un roulement de pierre tombale que l’on déplacerait à plusieurs sur un bâti en béton vibré. Suit un cliquetis d’acier.

Il y a dans ce mot cliquetis la sonnaille des entraves que l’on fixe aux pieds des vestales avant de les exhiber au marché.

En même temps que dans l’ombre de la chapelle se prolonge la résonance du battant en chêne épais. Alors une onde longue sonne sa demi tonne de peur des envahisseurs.

Pas furtifs de la petite Maria, jusqu’au confessionnal. Son prédateur l’y attend. Sa langue est épaisse et prête à s’allonger démesurément pour scotcher un criquet sur sa branche de tilleul, puis à le ramener à son estomac infernal.

On dirait que les pustules empoisonnées de son dos, il a les mêmes pour ses fouille à corps : au bout de ses doigts.

La croisée du confessionnal enferme notre fraîche paroissienne aux pétales encore enroulés. Chacun se retrouve de son côté, dans le petit cabanon. La jeune fille et le Pope sont séparés par un fenestron grillagé. On avoue ses faiblesses d’un côté. Elles passent le sas et puis s’envolent de l’autre vers un Seigneur qui les pardonne. Ou les recycle. On ne sait pas vraiment ce qu’il en fait, au juste, le Bon Dieu, mais à en juger par la liste suggestive abandonnée là, et « à poste », comme on dit dans la marine, afin que les catéchumènes ne manquent pas d’imagination, on peut croire qu’il a ses collectors. Bons du Trésor de l’au delà ? Poires pour des soifs en enfer ? Qui sait ?

La petite Marie s’agenouille. Le ministre du culte tourmenté s’assoit, fait glisser le cadre en bois qui les sépare « Zip ! » Dans un bruit avant coureur de l’invention de la fermeture éclair.

De la peine ombre de son perchoir, il peut voir le visage de la jeune fille levé vers son confesseur. Il sait même deviner, sous sa chemise qui moule, et qu’une ombre de sueur mouille, une forme arrondie comme une obole imaginée depuis le lavoir. Il lui trotte dans l’esprit, depuis cet arrondi les belles et fermes auréoles des jumelles de chez Netty.

Une première fois, ainsi que distraitement il chasserait une mouche, il écarte la pensée trop vive qu’il aurait préféré la confession des filles du lavoir, aux épaules fières, les bras bien à l’écart sur leurs brosses, ouvrant ainsi un passage au courant d’air entre leurs mamelons, car la petite Marie n’en a pas beaucoup de tétons sur elle.

Le silence est entier sous la nef. Ne parviennent de l’extérieur qu’un rieur agacement de cuisses : celles des cigales.

Puis,
Dans le bocal
en bois bancal
du confessionnal
à croisillon
séparant l’aigle
de l’oisillon.
on perçoit la vibration
d’une voix.

Quand tu te laves, petite Maria,
je te demande : quand tu te laves.
Tu n’as pas de mauvaises pensées ?
Tu te laves au moins ?
Et, quand tu te déshabilles,
tu songes à quoi ?
Je te demande ce que tu as dans la tête avant de te coucher ?
Tu te déshabilles au moins ? 
Tu t’enlèves quoi ?
Tu commences pas où ?
Où sont tes mains quand tu t’endors ? 

Il parle fort, notre orthodoxe détourné de la foi. Pourtant elle n’est pas sourde, la petite Maria. Elle ne comprend tout simplement pas où veut en venir son vampire. Les éclats de rire du lavoir ne lui inspirent rien à elle. Elle est trop pure.

Son état d’insipidité fait contraste avec l’effluve du prélat un fumets de mâle sans harem, de refoulé de la forêt, de refusé par ses femelles et de moqué par les daguets.

Effluve à quoi se mêle une autre fragrance, proche de l’enfance, elle, voisine du jasmin, le musc témoin de la mémoire d’une espérance. Laquelle ? Que Jules ou Louis vous baiserait la main pendant le jeu des quatre coins ? Je veux parler du salpêtre.

De quoi n’ont pas rêvé les filles sous l’éclairage subliminal des vitraux d’une chapelle latérale qui sentait ça ?

Sale prêtre en tous cas ce coup-ci dans son confessionnal en bois précaire. Sale prêtre soulevé par l’inspiration de la chair et se débattant dans un espace guère plus grand qu’un cercueil.

La petite Maria est venue là sur commande. Pâques approche. Et, même si elle n’a que des péchés de friandises à dire, il lui faut l’absolution en échange d’une hostie par an.

En attendant, les grelots de rire des jumelles entrent qu’un vent mou mène.

Les r de l’Archimandrite éconduit roulent dans la nef en apportant la majesté d’une cérémonie de pierres aux idées mauvaises de son esprit.

Le voilà qui gronde comme un orage grossissant au fur et à mesure qu’il s’approche :

Écoutes moi bien, petite Marrria :
si un jourrr tu vois un grrrand oiseau tout noirrr qui saute parrr dessus les talus
Si un jourrr, en allant paîtrrre tes agneaux et tes chèvres, tu vois le Maloiseau, le Pic oiseau,
méfie toi petite Maria, méfie toi bien.. c’est l’oiseau du Malheurr
Du malheur, Monseigneur ?
il veut piquer… tes yeux ! 

Après sa sortie, le Pope se tait, reprend son souffle, absout.

La Petite Maria, elle, se relève d’à genoux, passe la main sur ses rotules pour aider son sang à circuler de nouveau, s’en va. Guillerette, elle redescend le sentier qui passe devant les jumelles. Celles-ci la voient venir.

Elles se demandent. Mais non, l’enfant ne semble ni extatique, ni humiliée, ni couperosée de baisers, aussi niaise et charmante qu’auparavant. Elles en sont contentes, les lavandières. Ce gros cochon, il n’oserait pas, quand même !

Maria retourne donc à sa colline. Ne doit-elle pas ramener le troupeau de là où il broute sans sa bergère ? Elle y court.

Mais que veulent dire ces clameurs sorties de la forêt de chênes liège ? Qui est-ce qui saute par dessus les haies ? Qui est-ce qui agite les ailes ressemblant tant aux pans d’une soutane noire qui volerait ? Qui donc hurle :

— J’suis l’Maloiseau !  (Hop ! une haie)
— J’suis l’Pic oiseau ! (Hop ! la suivante)
Attention, P'tite Marrrria
— J’suis l’Maloiseau !  (Hop ! encore une haie)
— J’suis l’Pic oiseau ! (Hop ! à nouveau une autre)
je vais piquer tes yeux ! 

Elle chantonnait auparavant, la P'tite Maria. A présent, elle sourit. Elle connaît la parade. Il sera bien pris, le malappris de tenter qu’on lui fait peur ! Elle entend le Maloiseau se rapprocher sans inquiétude.

Quand il est tout près, elle s’étend.
Quand il est là, elle saisit à deux mains la fronce du bas de sa longue robe paysanne.

Elle se couvre le visage de sa guenille au parfum de dessous d’enfant. Et, au moment où le Maloiseau se jette sur elle, elle éclate de rire et elle crie :

- Pique, Pique, Pique toujours, Maloiseau.. T’auras point les yeux ! 

Extrait du livre "Il faut sauver le soldat Jules"
publié aux Editions EDILIVRE

 

 

 

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