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Le manoir
d'Emma Cavalier

 

Le premier agrément du Manoir est sa fluidité et sa douceur de lecture.

Roman sado-masochiste, il ne cherche pas l’outrance et l’extrême, il ne veut pas choquer, il n’explore pas la barbarie. Plutôt, il me frappe par sa modestie et sa sincérité, son écriture au plus près du sentiment amoureux d’une femme dont le masochisme n’est pas synonyme de perte d’estime de soi, n’équivaut pas à un chemin vers la destruction, mais à une forme de sensualité et peut-être aussi, d’exploration et de dépassement.

Ce roman est à l’opposé de la pulsion mortifère ou destructrice, autodestructrice, que d’autres écrits de soumission trahissent, féminins ou masculins. On y rencontre un masochisme plus lumineux, d’une narratrice qui cherche le bonheur, même si sa nature trouve décuplé sous la cravache, son plaisir sensuel et amoureux.

On est tenté bien sur de faire l’amalgame entre l’auteur, Emma Cavalier et la narratrice, ne serait-ce que parce que les métiers coïncident, une bibliothécaire pour une archiviste, et parce que l’on n’écrit guère un roman, plus encore érotique, sans y mettre un peu de son émoi.

Cela n’en reste pas moins un roman, une œuvre de fiction où si l’auteur est présent à chaque page, c’est souvent transfiguré, réalisant l’ouvrage d’alchimie qui transforme la totalité de ce que l’écrivain emmagasine, qu’il voit en lui comme chez les autres, en un alliage nouveau de vrai et d’imaginaire.

J’ai trouvé doux et vrai ce portrait de soumise sans une once de mépris de soi. Cette personne qui parvient à s’agenouiller parce qu’elle y mêle la pulsion fantasmatique à un sentiment amoureux, sans sacrifier l’amour au fantasme, et qui se bat pour que son maître soit avant tout l’homme qui l’aime, contre tout stéréotype.

Le cas n’est pas si rare, on trouve sur la toile et dans la vie, de ces couples vivant leur fantasme de soumission-domination soudés par un amour et une relation vraie (et que le maître soit la femme ou l’homme).

Le roman pour revenir à lui, franchit chapitre après chapitre les figures de la relation SM, passant les paliers de l’initiation à la soumission et à la douleur (bien réelle en dépit du fantasme), que déclenchent les différents outils de la punition, de la main à la cravache, la canne, le fouet. Le crescendo sonne assez juste.

L’histoire est celle d’une documentaliste, recrutée pour mettre ordre et classement dans les archives familiales désordonnées de la famille Andringer. Mais à l’heure du recrutement, la jeune femme se trouve confrontée à l’héritier de la tradition Andringer, un Julien qui a repris le flambeau de l’organisation des soirées SM se déroulant depuis trois ou quatre générations en ce lieu. Les archives relatent justement de façon ouverte ou codées les activitées.

Au nombre des conditions de rémunération, Andringer propose d’augmenter le salaire si la diligente archiviste accepte, au cas où son travail ne donne pas satisfaction, de recevoir des châtiments corporels. Ite missa est. Lorsqu’elle accepte, se racontant que cela n’arrivera pas avec l’hypocrisie du soumis faussement innocent, la suite est déjà écrite.

On l’a dit, un des intérêts du livre est de ne jamais renoncer à raconter une histoire amoureuse dans les creux de l’initiation sado-masochiste. La passion réciproque, même en partie réprimée, s’affirme contre la pression des rites et convenances de la scène SM et du rôle que l’héritier Andringer est supposé y tenir.

A lire donc, ne serait-ce que parce que, derrière le masque du fantasme, chez Emma Cavalier, l’amour a encore droit de tenter sa chance.

 

 

 

 

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