La revue Le laboratoire Les salons L'oeuvre Les plumes

 

 

Le petit carnet perdu
de Jeanne de Berg

 

Ecrire identifie une personne d’une signature plus précise qu’une empreinte digitale ou qu’un code génétique. Je ne parle pas de graphologie mais de cette alchimie particulière du fond et de la forme que constitue tout journal, récit ou roman.

Dans le registre si souvent bâclé des mémoires de dominatrice, ou souvent des nègres ou des professionnelles s’épanchent en anecdotes à la sincérité incertaine, bourrées d’auto justifications et d’omissions, le Petit carnet perdu de Jeanne de Berg émerge comme un objet littéraire tellement différent qu’on aimerait le ranger dans une toute autre catégorie.

Pourtant, si face à face sont mises en parallèles la couverture blanche d’Arthème Fayard et celles noires de quelque éditions érotiques, les ingrédients ne changent guère. C’est la tenue de l’écriture et de la personne qui écrit qui fait la différence. Dès lors, le monde dans lequel le lecteur entre n’est plus celui de soirées fétichistes aussi commerciales que le monde de la nuit usuel. Ce ne sont pas non plus ces décors laissant une impression d’artificiel qui s’offrent à la lecture de la plupart des fictions mettant en scène des fantasmes SM, même chez les plus respectées (Histoire d’O).

Au contraire, c’est à entrer dans une vérité que l’on est convié à la lecture de Jeanne de Berg, et on y entre en effet dans la vérité personnelle qu’une grande dame partage sous pseudonyme, avec l’orgueil de qui n’a pas besoin du jugement d’autrui pour exister.

Le sens de l’écriture consiste souvent en la possibilité de la vérité littéraire, différente du fait brut, bien plus forte. Ecrire vrai, au plus proche du regard que l’on peut porter sur soi-même et le monde, sans mise en scène, est un des rares chemins vers cette puissance d’écriture. Il peut y avoir une différence immense entre l’autobiographie de qui cherche à se justifier et le mémoire où, dans le miroir de papier, un autre scrutera son propre visage et celui du monde, jusqu’à atteindre l’os.

Je me suis laissé prendre par ce son juste à la lecture de ce Petit Carnet Perdu où le fil des notes permet à Jeanne de Berg, selon ses propres mots, de mettre un peu d’ordre dans ses écheveaux de souvenirs, éclats de mémoires ramassés au fil des ans. Parfois, seulement trois lignes accompagnent une date, d’autre fois le souvenir évoqué sert de point de départ à trente pages de considérations sur la nature de la recherche qui lie soumis et dominatrice. Par bonheur, il n’y a pas ici de stéréotype réducteur, la femme sous pseudonyme qui rédige ce carnet ne trébuche pas à ce niveau. Elle envisage la complexité et la diversité des rapports humains.

Les êtres qu’elle évoque se croisent, la croisent, la frôlent parfois avec violence.

La ronde des empressements masochistes qu’elle convoque avec ses amies s’offre avec grâce ou ridicule aux brimades des dominatrices amusées. Mais même le ridicule fait parti de la panoplie du jeu et, au lieu qu’il soit évoqué chez une autre avec mépris, l’auteur décrypte ici le glissement par lequel ce même grotesque est aussitôt réhabilité par le prétexte qu’il offre à la moquerie, par la brimade qu’il autorise. Plutôt que motif de dégoût, il devient le premier pas vers l’humiliation, offrant déjà la promesse du sublime.

Les anecdotes ouvrent ainsi chacune une fenêtre sur un visage de ces rapports et de ces désirs décalés. Mais décalés au regard de quoi ?

L’incident qui sert de prétexte fondateur au récit est le regard d’autrui, hostile, trouvé annoté sur les pages du Petit carnet perdu et retrouvé. Répondant au spectateur non désiré de son intimité, Jeanne de Berg engage un dialogue avec le monde et le regard porté sur ces pratiques qu’elle introduit dans les interstices de sa vie courante.

Nul doute que l’échange se termine en sa faveur. A chaque jugement bâclé annoté en surimpression de ses pages, elle répond avec une réalité plus profonde, avec son expérience humaine respectueuse d’autrui, mais sans compromis sur ce qu’elle assume sans fléchir.

Il en faudrait quelques autres comme elle, à regarder sans détourner les yeux et à écrire avec la même tenue, afin que ce pan des désirs humains ne soit plus relégué au ghetto des gênes ordinaires.

Madame, chapeau bas.

 

 

 

 

 

 

Contactez le Directeur de la RédactionContactez la WebmistressPlan du site

 

© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF