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Effeuiller un auteur érotique autrement

 

Le prestige de l'uniforme

Depuis des années, je rêve de ça. Planter tout le monde, sans prévenir, sans appeler pour dire que je serai absente. Surtout pas, tralala ! Couper mon portable et m’en balancer totalement du monde alentour. Arrêter d’être sage, arrêter d’être prévisible, parfaite, toujours là, toujours disponible. Cesser de tout faire comme il faut, envoyer balader l’exemplarité, et l’admiration de mes semblables. Hop, comme ça. Fastoche. Je vous ai bien eus, trululu !

J’en rêve depuis des années, et c’est aujourd’hui le grand jour. Je me sens légère, espiègle. Et je jouis. Il me caresse, il me goûte, et je jouis. Je n’ai rien prémédité, rien vu venir. Son corps est arrivé jusqu’au mien par hasard. Sa bouche jusqu’à mon sexe avant que je réalise vraiment ce qui se passait. Et je jouis. Je suis en retard pour le réveillon chez tata-poil-au-menton, je m’en moque. Je n’irai pas. Ils penseront ce qu’ils veulent. Ils diront du mal, bien sûr, ça passera le temps. Mais moi je jouis. Eux, ça n’a pas dû leur arriver depuis longtemps. J’ai choisi mon camp.

Je ris.

Quand je dis « j’ai choisi », c’est un peu romancé. J’allais au supermarché, arpenter la galerie marchande surpeuplée, ce 24 décembre en fin d’après-midi. Je n’avais pas de cadeau pour les convives du réveillon familial, rendez-vous insupportable et glauque. Je n’avais jamais trouvé d’excuse valide pour y couper. Ça n’était pas faute d’avoir cherché, mais je manquais d’imagination, et de courage, même à 35 ans. Sans doute avais-je une pointe de culpabilité tatouée sur la peau, juste au dessus du cœur.

J’ai bien fait, finalement. Il s’était planqué un peu à l’écart des grandes entrées éclairées pour fumer une cigarette. Je n’ai pas trouvé d’autre endroit pour me garer qu’une bordure mal fichue, non loin de lui. En descendant de ma voiture, je me suis retrouvée nez à nez avec ce jeune type. Et j’ai su, d’emblée. Que nous allions être amants. Que pour cette année, Noël rimerait avec charnel. J’avais trouvé mon excuse valable. Et l’excuse en question était franchement beau gosse.

Je suis une jolie fille, plutôt réservée au premier abord, mais pas timide quand on va y voir de plus près. Il n’a pas hésité une seconde à dépasser les apparences. Il n’a pas eu l’air de se poser beaucoup de questions, d’ailleurs. Il s’est approché de moi en souriant, et m’a tendu une cigarette.

Vous en voulez une avant d’affronter la foule ?

J’ai souri aussi, j’ai dit oui. On a fumé en silence. Il ne faisait pas chaud, j’ai frissonné. Alors il s’est approché de moi, et je l’ai embrassé. Un petit baiser timide, qui l’a surpris, je crois. Il s’est mis en devoir de me le rendre. Et lui, la timidité, ça n’était pas son truc. Il avait des mains douces, et diablement agiles. Une bouche gourmande et une langue audacieuse. Défaire les boutons de mon chemisier ne prit guère de temps. Il ne fallut ensuite qu’une lampée pour qu’il avale ma culpabilité, celle qui se logeait vers mon sein gauche. Et pour être sûr qu’elle ne ressurgisse pas à l’improviste, il occupa aussi le terrain, côté sein droit. J’avais l’air d’avoir bon goût, si j’en croyais son regard pétillant.

J’ai glissé mes mains dans son pantalon, j’ai empoigné ses fesses. C’était noël, vraiment. Il m’a murmuré « emmène-moi » en me caressant les cuisses. Il était évident que nos vêtements faisaient vraiment tâche, et qu’il fallait nous en débarrasser au plus vite. Alors je l’ai emmené, oui, directement chez moi, sans poser de question et sans rien dire. 10 minutes de voiture, 10 minutes de désir tendu à l’extrême, à en avoir les oreilles qui bourdonnent. Et puis mon appartement, mon lit. Enfin.

Cela fait trois heures. Et depuis je jouis. Nous avons fait l’amour une première fois, toute de suite, avides. Il m’a pénétrée puissamment, mais en douceur. J’ai aimé ça. Son sexe décidé, qui savait ce qu’il voulait, mais fermement –très fermement !- décidé à donner autant qu’il prendrait. Je déteste les hommes qui se servent. Il n’était pas de ceux là.

Il est resté longtemps en moi, après l’orgasme. Son corps étendu sur le mien, le souffle nous est revenu, doucement. L’urgence semblait s’estomper, la quiétude s’installer. J’avais envie de lui, encore, et je le lui ai dit. « patience », m’a-t-il répondu, en caressant mes chevilles du bout des doigts. « Ne sois pas si pressée », m’a-t-il murmuré en déposant des baisers au creux de mes cuisses. « On a le temps, tu sais » a-t-il soufflé en me massant le dos, jusqu’aux fesses. Il jouait, à merveille, avec mes sens, et je n’étais pas en reste. J’étais souple, vraiment très souple… Cela réservait des surprises plutôt agréables aux hommes qui m’approchaient de près. Son corps contre mon corps, tout mon corps. J’ai joui à nouveau. Je me sentais belle. Je riais, et lui aussi.

***

Nous n’avons pas beaucoup dormi, mais le matin, malgré tout, a eu raison de nos ardeurs. Vers 5 heures, nous nous sommes endormis, serrés.

Quand je me suis réveillée, il était 11 heures passées, et je l’ai regardé. Il était plus jeune que moi. Il était vraiment beau. J’ai souri.

J’ai regardé, par terre, ses habits de père-noël. Ceux fournis par le centre commercial, quand ils l’avaient embauché pour animer la « quinzaine de Noël ». Les bambins de la galerie commerciale n’ont pas eu leur stupide photo sur les genoux du vieux, hier. Hier, le vieux, qui est plutôt jeune, il est parti butiner une belle blonde, et il n’a pas l’air de regretter.

Quand à moi, le réveillon sinistre ne m’a pas manqué. J’en rêvais depuis des années, tout planter le soir de Noël. Faire l’amour toute la nuit avec le Père-Noël était une fort belle façon de passer à l’action. Le plus joli des cadeaux que j’ai déballé depuis longtemps. Le prestige de l’uniforme est irremplaçable… !



Gaëlle Pingault
Auteur du roman "On n'est jamais préparé à çà" aux Editions Quadrature

 


Illustration : photo © Fred Vignale
Modèle Tascha

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