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L'épave
une prose d'Estel Leo-Fessec

 

A Gabriel,

Pétrifié par l’envie, crispé comme les morts, il plongea, le visage déformé.
Sans autre délivrance, il se noya en elle.
Longtemps ils naviguèrent en eau trouble, se heurtant ça et là aux scaphandres de leurs corps.
Marin des confluents, dans sa pupille opaque, il guettait l’horizon ;
Là, sous le zénith, il savait qu’elle n’avait plus pied.
Quand l’air se fit rare, quand la lumière céda, les cris devinrent sourds et les échos métalliques.
A présent, le signal avait été donné, toujours malgré eux.
Asthmatique du désir, elle chercha l’air et retint son souffle, s’enfonçant alors en apnée. Et il la suivit, dans la nuit interrogatrice…
Le gouffre avait-il un fond ?
Sous le poids du déluge, leurs corps s’inclinèrent au bord du précipice, charnière tangente entre la douleur et l’extase.
Soudain, tour à tour, tel un renvoi, ils touchèrent le fond. Les entrailles d’un océan brûlé s’ouvrirent à eux.
Et leurs corps ruisselants ne furent plus qu’écume.

Mais il se l’était promis; cette fois, il resterait, plus longtemps.
Il voulait voir, dompter l’indomptable.
Avait-il réellement touché l’abîme? Il fallait y poser les deux pieds pour en être certain.
A cet instant précis, le temps refit surface ; ses poumons suffoquaient. Il fallait remonter.
Mais défiant toute prudence, il prit le temps d’observer ce fond marécageux, dans un ultime but, s’oublier d’avantage dans l’abysse des sens.

Brutal, imprévisible, le gouffre devint supplice. Au loin, il percevait un gémissement, étouffé par des millions d’année - ses propres prières.
Alors il sentit des larmes amères lui brûler la peau, avant que ne s’écoule de son front une sueur fétide et maladive.
Dans ce délire lancinant, un banc de poissons crevés s’amassait autour de lui et elle, oui elle, devenait monstrueuse.
La douleur s’était emparée de tous ses membres, lorsqu’une bande de méduse enflamma son bas-ventre.
Une nausée terrible le prit.

Submergé par la marée des plaisirs quelques instants plus tôt, il crut que le gouffre l’avait enterré vivant, comme la marée enterre vivants ceux qu’elle découvre sous le soleil torride.

Agonisant, mais guidé par son appel à elle, il remonta en suivant un rayon de lumière, relique d’une autre vie.

Là, écœuré et rompu, il avala sa première bouffée d’air comme celle du nouveau-né.
Cette bouffée déchirante et stridente qui nous amène à la vie.

C’est là qu’il comprit ; évidence constante des rescapés.

Nos corps sont des noyés en sursis, depuis notre conception à celles des autres.

Toujours l’homme a recherché l’apnée, fasciné et effrayé à la fois.
Dans l’étonnement ou la stupeur, la jouissance ou les pleurs.

L’émotion, c’est le souffle en suspens.

L’esprit retourné et meurtri, son corps contracté s’étala, croulant sous sa propre fatigue,
Comme une épave détrempée sur un rivage inespéré.

 

 

 

 

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