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Lust, Caution
d'Eileen Chang

 

«Amour, Luxure et Trahison», une nouvelle d'Eileen Chang se cache derrière le film de Ang Lee. Avant le film aux scènes érotiques célébrées par un Lion d'Or à Venise -et coupées par la censure en Chine-, il existe un univers littéraire. On le doit à celle qui fut l'une des plus jeunes et douées nouvellistes du Shanghai des années 40 - toute une époque, parfaitement résumée par le titre français de la nouvelle qui inspira le film, «Amour, Luxure et Trahison».

Le recueil publié par Robert Laffont est composé des nouvelles dont le style et l'inspiration firent le succès d'Eileen Chang en Chine, avant son émigration américaine. A Shanghai, elle reste d'ailleurs toujours, aujourd'hui, l'un des auteurs les plus cités, sinon les plus admirés. Dans un environnement troublé par la montée de la guerre, la fin des années 30 et les années 40 furent à Shanghai celles de toutes les audaces pour la génération montante de ces jeunes privilégiées de 18 ou 20 ans, gâtées par le sort et l'éducation que leur avait laissés en héritage leur classe moyenne. Ces jeunes filles de bonne famille -quoique bien différentes des filles-fleurs qui abondaient dans les maisons de luxures- n'en étaient pas moins prises elles aussi dans le creuset de cette ville, dynamique et décadente, au point de faire littéralement exploser le carcan des mœurs traditionnelles chinoises... Pas un hasard donc si, dans ce livre qui compte quatre nouvelles, toutes parlent de ce mouvement tellurique, si difficile à maîtriser par les pères qui, d'une génération à l'autre, a transformé des jeunes enfants dociles en autant de volcans potentiels, dont certains firent éruption.

Le recueil n'est pas à proprement parler érotique, la culture littéraire chinoise restait au milieu du XXème siècle beaucoup trop allusive pour cela. Il ne parle pourtant que de la montée du désir qui rend brutalement obsolètes toutes les valeurs de la génération précédente.

De la rencontre fantasmée chez la plus sage, on bascule dans la révolte familiale des trois filles à marier dans la nouvelle suivante, chacune à sa façon réduisant à néant les espoirs matrimoniaux du père - que cet homme pourtant enclin à l'indulgence prétende s'en mêler ou pas. La nouvelle suivante sème plus loin encore la graine du chaos familial, avec la passion pour son père, non consommée mais destructrice, d'une jeune fille devenue femme et qui, de la perversité de l'enfant à celle d'une jeune femme plus tout à fait innocente, détruit le couple de ses parents.

Ce n'est qu'à la dernière nouvelle que l'on plonge de l'histoire des mœurs dans l'Histoire, le fantôme de la Chine de l'occupation japonaise apparaissant à travers l'attentat projeté contre le chef de la police secrète du gouvernement collaborateur. La «Stratégie de la Beauté» est retenue par un groupuscule étudiant auquel s'associe la jeune Wong Chia Chi qui, placée au premier front, cherche à séduire la cible et l'attirer dans le piège. Là encore, pourtant, le modèle du sacrifice patriotique de l'héroïne, motif récurrent des légendes chinoises, est remis en cause par cette génération incontrôlée de jeunes femmes habitées moins par l'amour que par la nécessité d'inventer la passion et d'en faire l'expérience quelqu'en soit le prix, au détriment de tout ce qui, en Chine, avait auparavant servi à la nier.

 


 

Critique parue sur l'Enfer de Bibliobs
le 22 janvier 2008

 

 

 

 

 

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