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Madame de Sade
de Yukio Mishima

 

« Sade à travers le regard des femmes », c’est ce qu’écrit Yukio Mishima de sa pièce de théâtre, Madame de Sade surprenante postérité japonaise aux écrits du Marquis, dont l’héritage est à la fois interdit et incontournable.

La figure historique de Madame de Sade, selon les regards, la connaissance de toute façon incomplète des faits, l’intime conviction de chacun, est la madone ou la complice, la victime ou la moitié. Dans tous les cas, comment croire que sur le chemin d’un tel faiseur de gouffre, celle qui fut sa femme puisse n’être pas une chambre de résonance de son gong, qui qu’elle fusse et que son timbre soit concordant ou fêlé.

Dans le salon de Mme de Montreuil, mère de Madame de Sade, la pièce de théâtre écrite par Mishima représente, de 1772 à 1790, trois périodes et six femmes tournant autour de la dépouille d’un Marquis absent et omniprésent, emprisonné dans des cachots changeants. Sa légende se tisse au fil des dialogues, comme une tapisserie dont les fils sont la trame de sa vie et dont le motif, finalement, révèle chaque femme autant que lui.

Car tout est polarisé par la piste scandaleuse de ses actes ou de ses écrits et, quand il ne s’agit plus directement de lui, sa femme Renée, ou encore Saint-Fond, comtesse scandaleuse inventée par Mishima, affirment sans rougir, « Donatien, c’est moi ! ».

D’où vient que cet homme, dont ses contemporains et sa postérité firent longtemps un monstre, avant depuis la fin du 20ème siècle de le réévaluer en monstre littéraire, puisse avoir un tel écho, une telle attraction, et justement pas, comme on aurait pu le soupçonner à tort, auprès de clones aux perversion barbares et grossières de ses plus brutaux personnages, mais au contraire le plus souvent, chez des esprits épris d’absolu.

Ainsi parmi ses critiques les plus contemporains, Annie Le Brun, dans Sade, un bloc d’abîme, une femme encore, voit justement dans cette figure scandaleuse la capacité de plonger au plus profond de l’homme pour du fond de l’abîme, fuser vers les étoiles.

Comme beaucoup d’autre, la première lecture de Sade m’a déçu, il y manquait justement, l’évidence de cette part de sublime qui permet de passer outre le tabou pour s’ouvrir le ciel. Un mouvement de l’esprit, très facile, mène le lecteur à rejeter cette lecture, un temps de déception et un temps de soulagement… finalement je ne suis pas cela.

Et pourtant, derrière le mouvement de recul qui touche même Madame de Sade, telle que la voit Mishima, il y a bien ce retour de la passion, cette envie paradoxale d’épouser l’impossible, le sentiment que plus la tâche est impossible, plus elle peut permettre de trouver la vibration ultime, qui métamorphose. Il y a pour elle dans cet amour, en ne reniant rien de son mari qui aux yeux de sa mère la trahit et la déshonore, une pulsion vers l’idéal. Dans le même temps où le Marquis de Sade cherche le dépassement des limites dans la transgression et l’apparente barbarie, Madame de Sade revendique le même absolu dans une fidélité à ce qu’il est.

L’un après l’autre, les trois personnages historiques que met en scène Mishima, finiront tous par céder à cette capacité de fascination de Sade. Sa femme, mais aussi Anne, la sœur de Renée eut elle aussi une relation avec son beau-frère, et même finalement la mère de Mme de Sade qui, après avoir poursuivi de sa hargne son gendre et avoir tout mis en œuvre pour l’envoyer en prison, finit en 1790 par non seulement le reconnaître, mais pousser au contraire Renée à le revoir, lorsque le vent tourne et que la Révolution apporte une sorte de preuve que c’est Sade qui était visionnaire et que, président de divers comités révolutionnaires, il devient l’homme qui seul peut sauver la famille du déclin et de la vindicte populaire.

C’est que les ravages de Sade ne sont pas cantonnés à sa vie privée, ses désordres engagent sa vision du monde et la transformation politique de la France de l’ancien vers un nouveau régime. Toute l’énergie sexuelle qui pousse ses écrits se réincarne sous un nouveau jour à la lumière de la révolution, dont il est un annonciateur et un propagateur, doté de la volonté d’aller encore plus loin, de démanteler les structures de la société. Ceci plus que ses débauches renouvelées le mènera de nouveau en prison, enfermé dans l’hôpital de Charenton avec bientôt un statut étrange qui en fera à la fois un prisonnier et l’ordonnateur du théâtre du lieu.

Mais pour en revenir à l’heure de liberté retrouvée et de gloire revenue de Sade, justement, toute la pièce de Mishima est construite autour de sa perplexité, devant le comportement de cette femme qui, après avoir été le plus fidèle soutient du Marquis embastillé tout le temps où il était incarcéré, s’en détache au moment même où il sort de prison en 1970 plus puissant que jamais. Et pourtant, ce génie visionnaire, ce génie créateur même, elle le voit dans toute sa grandeur : « Le monde où nous sommes en train de vivre, ma mère, est un monde crée par le Marquis de Sade ».

Renée de Sade, qui contre vent et marée a rejeté l’opinion commune et s’est exposé aux critiques et à la calomnie pour soutenir son homme mythe, le visitant chaque semaine dans sa prison, s’en détache, s’en éloigne alors qu’aux yeux d’autrui la vie leur devenait soudain possible. C’est que le Sade qu’elle voit n’est plus pour elle de l’ordre du partage humain possible, mais est rentré dans l’ordre du sacré. Il a été rendu omnipotent par son incarcération physique même, car les barreaux n’ont rien pu réduire de sa vision dépassant les limites humaines : « Donatien, l’homme le plus mystérieux que j’ai jamais connu, a su tirer du mal un jeu de lumière et il a transmuté en sainte essence la substance de l’ordure qu’il avait recueillie ». Il n’y plus rien désormais qui pourra l’arrêter. Ni le pouvoir des hommes, ni la mort, ni la censure de ses œuvres pendant presque deux siècles de plus ne pourront plus empêcher son message insoutenable de s’inscrire au fronton intérieur de nos esprits.

Il y a là quelque chose dont, au-delà des épisodes historiques qui lui furent contemporains, au-delà de la légende noire de l’univers sexuel qui porte son nom, il a marqué en profondeur nos façons de penser. Après lui, malgré toutes les résistances de la morale et de la religion dont les combats d’arrière-garde n’ont rien pu faire pour le freiner, il y a une relativisation des notions de bien et de mal, ancrée au plus profond de la pensée française et de celle de tout l’Europe. Le jugement sur la valeur morale devient relatif, quand l’absolu a acquis lui une portée sacrée.

Après Sade, le renversement du jugement devient une tentation irrésistible et, sous l’aune du sacrilège ou celui de l’idéal, deux mesures opposée d’un même élan vers l’infini, toutes les représentations de l’art contemporain, comme de notre littérature, plongent leurs racines dans ce tremblement de terre initial, initié par un Marquis que ni le temps ni l’opprobre ne peuvent faire faire oublier.

Si la Renée de Sade de Mishima se retire du monde et prend le voile, ce n’est pas par rejet de l’homme qu’elle jadis aimé et soutenu, c’est parce qu’il n’est plus humain mais relève à ses yeux d’un autre ordre. Il est devenu un dieu tout puissant qu’elle n’a plus la capacité d’atteindre. Dans cette toute puissance, « (il) se plait à clore de grilles le monde des hommes et à se promener à l’entour en jouant avec les clés. Il est le gardien des clés, lui seul. Je ne peut plus l’atteindre ».

Effrayant et incompréhensible, le Marquis de Sade nous a façonné quand bien même nous le rejetons. Il est à lui seul une révolution à laquelle personne n’échappe. Pour ou contre lui et même l’ignorant, nous sommes ses descendants, ses héritiers.

 

Article paru dans "La presse littéraire" le 15 octobre 2006

 

 

 

 

 

 

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