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Métamorphose du sentiment érotique
de Jean-Jacques Pauvert

 

 

Il est évidement intimidant de présenter un ouvrage sur l’érotisme de Jean-Jacques Pauvert, en premier lieu parce qu’on ne le présente plus. Passons outre, ne serait-ce que parce qu’il y a toujours de nouvelles générations pour ouvrir les yeux à leur heure à la littérature érotique.

Editeur de Sade quand il était encore en France censuré, de Bataille, de Pauline Réage (Histoire d’O.), de Boris Vian et de bien d’autres, il est aussi le compilateur de la plus ambitieuse Anthologie historiques des lectures érotiques dont j’ai jamais eu connaissance, en 5 volumes.

Je regarde parfois avec suspicion les anthologies, prétexte fréquent à faire du livre sans avoir besoin d’un auteur. Dans le cas de celle de JJ Pauvert, qui a tout publié au risque alors de la censure et de poursuites judiciaires, je ne dois que du respect, pour avoir rendu à la connaissance d’un public plus large nombre de textes difficiles à consulter.

Métamorphose du sentiment érotique reprend en 345 pages chez Lattès la somme de connaissance que Stock avait publié en trois mille cinq cent pages grand format sur deux colonnes (soit 5000 ans de textes érotiques compilés par Pauvert). Ce n’est pas un résumé cependant, évidement, mais comme Alexandrian dans son Histoire de la littérature érotique, d’une autre ambition. Plus que d’inviter des textes à parler directement au lecteur, il s’agit de déchiffrer au travers les évolutions de la littérature érotiques, celles de la société et le balancier de l’homme, qui n’en fini pas d’être attiré et rejeté tour à tour par l’érotique.

Bien sûr, la définition même de la littérature érotique reste impossible, parce qu’on y réuni inévitablement des aspirations inconciliables, allant de la plus violente ambition littéraire au plus mol et obscène pamphlet.

Il vaut cependant de descendre avec Pauvert le cours de cette histoire, des sédiments de textes érotiques en Mésopotamie ou en Egypte, jusqu’à nos jours. Quiconque peut encore croire que l’érotisme est une décadence de notre époque se voit rapidement corrigé par l’érudition de cet ouvrage. Du reste, si on convient qu’est érotique ce qui touche au sexe, comment penser que l’espèce aurait pu survivre sans être également obsédée par les deux basiques de sa propagation, la recherche de la nourriture et la poursuite de la reproduction.

Mais revenons-en au titre, Métamorphose du sentiment érotique, qui n’annonce pas une histoire de la littérature mais bien le regard de Jean-Jacques Pauvert sur des textes dont, à mesure qu’il va les chercher au plus loin de l’antiquité et loin de sa culture Européenne, lui deviennent difficile à interpréter.

Il avoue ses doutes, sur les textes les plus anciens, quand à leur nature érotique. Ils traitent du sexe, de la reproduction ou de l’inspiration physique du sentiment amoureux, mais relèvent-ils du sentiment érotique ? Et on sent que l’auteur se pose la même question, hésite à qualifier les textes mêmes qu’il cite, lorsqu’ils relèvent d’une autre culture, chinoise, indienne ou japonaise, comme si l’érotisme n’était pas forcément une chose universelle, mais une réalité subjective. Sans doute, il se souvient l’empreinte forte et le sens personnel qu’on eu pour lui sa défense de tant de textes érotiques, mais il ne peut plus identifier avec certitude cette même empreinte, une fois transposée dans un autre univers, parce que la matrice dont naquit ces autres textes lui est étrange.

Ce sentiment érotique particulier, tel qu’il le ressent ou tel que je le déchiffre entre ses lignes, est fait de plongées dans l’obscur pour jouir dans le secret et ramener dans l’intimité de la confrontation à l’écrit, une réalité d’exception, transgressive.

On sent une même inspiration que celle de Bataille, lorsqu’il écrit La Littérature et le Mal. On sent aussi la proximité avec Annie Le Brun, qu’il cite et à qui il avait fait préfacer sa réédition des Œuvres de Sade. Pauvert à la même difficulté qu’elle à se positionner face au 21ème siècle.

Son questionnement s’entend : Que reste-t-il de l’érotisme lorsqu’il ne peut plus être pour la société dans laquelle il s’inscrit ni sacrilège (la France n’a plus guère de religion), ni transgressif (l’érotisme s’inscrit déjà partout sur les affiches, les films publicitaires, les clips, le net) ?

Annie Le Brun, Pauvert, on le sent bien, font partie du dernier carré de l’interprétation surréaliste de l’érotisme. En lui, ils cherchaient une force foudroyante pour rompre les amarres du monde.

J’aime sans réserve leur lecture de la vie et leur révolte en dehors de tout matérialisme, leur raisonnement poétique échappant à l’impératif d’efficacité. Mais face à la tombée des barrières contre l’érotique dans le monde Occidental, ils ne trouvent plus dans la littérature qui lui est consacrée cette capacité à fissurer la réalité, que mettait en parole Bataille. Leur érotisme ébranlant se trouve désarmé.

Dans ce monde que nous vivons, où la sollicitation est universelle, Pauvert appelant à son renfort Guy Debord, partage à son dernier chapitre ‘Fin de mon histoire’, son inquiétude devant un monde où le cerveau est sans cesse distrait par des images renouvelées, où la succession des clichés menace la puissance obsessionnelle de la littérature érotique.

Cette fin de mon histoire de Pauvert est imprégnée de l’inquiétude de vivre la fin du sentiment érotique tel qu’il l’a entendu.

Pourtant, en un paragraphe seulement à la fin de son ouvrage, commençant par Toutefois…, Pauvert ouvre la possibilité d’un avenir qui lui échappe : aujourd’hui évènements et circonstances ont pris un cours nouveau qui tend de plus en plus se dérober sous mes pas. Il n’est pas impossible que ce cours mène à des évolutions de grand intérêt.

Merci Monsieur Pauvert, de ce recul, qui laisse une chance à ceux qui vous suivront, d’inventer à la littérature érotique un autre destin en même temps qu’une autre forme, dont j’espère de tout cœur avec vous qu’elle ne se réduira pas à suivre la mercantilisation de la société.

 

 

 

 

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