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Orteils et autres délices

 

Matsuura Rieko écrit des romans de désordre amoureux avec une voix étrangement raisonnable, de candide.

Les éditions Picquier l'avaient fait découvrir déjà en 1996, avec un très beau petit recueil, Natural Woman, de trois nouvelles reprenant toutes la même narratrice, au fil de ses démêlés amoureux avec trois jeunes femmes différentes.

Aventures saphiques, amours troubles, relations masochistes, au sens sexuel certes puisque ses amantes parfois la molestent, mais d'une réalité complexe à chaque fois. Malgré son apparente docilité, c'est Yokô qui se voit reprocher son insensibilité, son égoïsme, son désamour même quand elle proclame le contraire et que c'est elle qui semble rejetée.

Sans doute s'agit-il d'un débat éternel, entre dominant et dominé dans un rapport de complicité sensuelle, un argument aussi insoluble que ceux qui opposent parfois hommes et femmes : entre maître(sse) et soumis, il est de bon ton de contester qui contrôle réellement la relation, lequel en retire vraiment le plaisir le plus conforme à ses voeux.

L'art littéraire de Matsuura consiste à ne pas poser cette question mais à la graver dans les réactions et les oppositions de ses jeunes femmes fleurs, aux feuilles tranchantes, aux saveurs parfois vénéneuses. Dans Natural Woman, en revendiquant toutes la sincérité, elles mêlent ingénuité et perversité en des cocktails aux goûts suaves et aux couleurs acidulées.

Dans un autre roman, aux six cent cinquante pages intimidantes, Picquier réitère en 2000 avec Pénis d'Orteil. Matsuura y conte l'anecdote invraisemblable dans un univers humain très réaliste, d'une japonaise ordinaire, posée même, qui se retrouve un matin pourvue au pied droit d'un pénis en lieu et place de son gros orteil. Hormis quelques différences anatomiques, du vit masculin, ce pouce en la sensibilité puisqu'il suffit de l'effleurer parfois pour qu'il double de volume et se dresse en une érection impressionnante.

Malgré elle, car la raisonnable Kazumi ne veut d'abord pas entendre parler d'aucune perversité tant elle se définie par sa normalité, son organe la force à des ouvertures qui lui relèvent progressivement une bi-sexualité sans doute toujours latente. Rejetée par son premier amant, dont elle ne se rendra compte que plus tard que sans doute elle ne l'avait jamais aimé, elle partage bientôt ses émois entre un musicien aveugle, adepte de la "fraternisation de peau", le "skinship" consistant pour lui à partager des caresses avec quiconque le lui demande, et la gracieuse Eiko. Avec cette dernière, Kazumi savoure enfin sa sensibilité aux femmes, tout comme un fétichisme latent, tant pour la main gracieuse qui fait d'amour mourir son vit d'orteil, que pour l'ongle déformé du petit doigt de pied de son amante, qui la fait fondre de tendresse.

Les mêmes thèmes resurgissent d'un livre à l'autre, amours saphiques, fétichisme sous-jacent et surtout, la difficulté à se révéler au travers l'éducation japonaise tellement socialement correcte, encore un tout petit peu plus que la nôtre, profondément intériorisée. Sujet récurrent aussi, cette difficile confrontation avec l'attente de l'autre, plus passionnée et plus déraisonnée, pas forcément plus vraie mais plus spontanée, qui est une constante des amours féminines excessives que la narratrice conte.

Au delà de la sexualité décalée, ce sont des être humains que Matsuura étudie, offrant dans Pénis d'Orteil des peintures de caractères bien plus encore que la galerie des bizarres que le livre pourrait paraître vouloir représenter.

Mirez-vous à son reflet.

 

   

 

 

 

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© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF