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Petite table, soit mise !
d'Anne Serre

 

Anne Serre est-elle moins sadienne que Christine Angot ?
Telle fut la question que se sont posée les membres du jury du prix Sade. L’une et l’autre en compétition pour cette récompense dite de mauvais genre, ont été sélectionnées pour un texte cru sur l’inceste.
Deux écritures transgressives pour un même thème. La fillette Angot serrait les dents quand l’enfant Serre en redemandait. Une semaine de vacances dans les évidences de la souffrance pour
une Petite table soit mise … dans les mystères de la joie.

Mon propos n’est pas de critiquer ici le bien fondé du choix de la lauréate Angot pour ce prix Sade, pas plus de discuter de la notion de consentement dans la sexualité enfantine et encore moins de comparer la gravité de l’histoire des deux jeunes femmes. Non ! Il me tient plutôt à cœur de souligner la puissante singularité de la voix d’Anne Serre.
Qu’il faut lire absolument.

Pour oser dire l’impensable, la pédophilie joyeuse, l’enfant qui prend plaisir au sexe, Anne Serre emprunte un chemin risqué, à la limite de la perversité. Pourtant beaucoup de chroniqueurs ont préféré qualifier ce texte de fable ou de conte. Je vois en cette aimable pirouette une esquive… un verrouillage de leur conscience. Un conte peut tout dire, ce n’est pas pour de vrai… la fillette aime la chair et le sexe comme l’ogre adore manger les enfants. Petite table soit mise est donc un conte … le titre lui-même évoque Grimm et sa formule magique.
Mais vouloir se limiter au registre du fantastique, c’est tout simplement botter en touche et refuser le texte d’Anne Serre.

L’audace et le tour de force de l’écrivaine sont avant tout littéraires. Elle ne cherche pas à escalader l’échelle de la sale gaudriole adulte ni à s’afficher en victime. Cinquante-neuf pages lui ont suffi pour narrer sans digression ni métaphore que le sexe de papa faisait nos délices. Nous n’étions jamais rassasiées de sa vue, de son toucher. N’est-ce pas cela la littérature, parvenir à pénétrer par délicate effraction dans l’au-delà de notre périmètre de pensée ?
L’enfant peut aimer ça, est-ce absolument irrecevable ? Ou nos esprits vertueux exigent-ils la souffrance ?

« Maman, surtout, aima nous caresser ». Aucune fanfaronnade dans cette affirmation, aucun désir de provocation. L’amour filial est ici terriblement charnel. La langue de l’écrivaine met à nu comme la mère se dévêt, aussi naturellement. Anne Serre conte sobrement mais sincèrement, sans détour et avec les mots du sexe, le plaisir et le bien être que lui procuraient ses parents désaxés complètement obsédés par le sexe et ses jeux.
Les phrases sont lumineuses, les mots crus et innocents comme ceux d’un enfant. Oui, elle aima avec ses sœurs se fondre entre les cuisses de ses père et mère qui les conviaient à leurs joyeux ébats en famille ou avec le petit cercle de leurs amis aussi chauds que ses géniteurs.
Dans cette maison, on faisait l’amour, et de façon gaillarde, comme on jouait au Monopoly.
Un jeu bien plus excitant pour l’enfant qui s’ennuyait avec la douceur et la vertu que la famille devait prudemment feindre lors des vacances chez les grands-parents.
La narratrice assure n’avoir ressenti de souffrance que lorsque ces moments de désir et de tension érotiques devaient être réfrénés par prudence. Le reste du temps, les agapes charnelles ne troublaient en rien sa vie scolaire, l’enfant avait de bons résultats et des camarades normaux, sa mémoire ne retient de son enfance licencieuse que joie et chaleur.

Et puis, l’écriture bascule dans le clair-obscur d’un no man’s land étrange. Sur la pointe des pieds, le lecteur suit le départ du domicile et l’errance de l’adolescente sevrée de tant de chair, corps repu et cœur vierge. Comment faire battre ce cœur muet, que faire de ce corps trop tôt fasciné ? Le livre a les couleurs impermanentes des ciels irlandais, le soleil n’est jamais loin. Anne Serre ne fuit rien, elle se compose, sans se défausser, sans faire table rase du passé, cette petite table sur laquelle elle reste ancrée.
Papa et maman sont morts. Un ciel de printemps va s’ouvrir à elle, plutôt lumineux, sans haine ni jugement.

Petite table soit mise tient sa promesse, Anne Serre possède le goût des mets rares et appétissants.

 

 

 

 

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