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Querelle de Brest
de Jean Genet

 

La littérature est une déesse folle, sur les chemins où on la suit, les rites sacrés prennent parfois des chemins de lumière, parfois ceux des religions sacrificielles, à la poursuite de déesses noires ou de demi-dieux meurtriers.

Il a la beauté de l’ange, ce matelot au corps balancé, vigoureux et tentateur, portant le nom de Querelle et le caban de la marine. Mais une beauté d’ange noir, dont la grâce est d’être déchu et la poésie de cet être, qui vole, qui tue et qui tend son cul, subsiste par le miracle de la littérature qui coule des veines de Jean Genet directement jusqu’aux yeux du lecteur, pour imprimer sur ses rétines la partition de musique, lente et fascinante, de ses phrasés.

Alors, sous la plume de Genet, le crime ne cherche à excuser ni la misère sociale, ni la vengeance, devient l’introduction à un réenchantement de la vie.

Genet est le chantre de l’inexcusable, il rappelle que la poésie de l’existence n’est pas dans le miracle mais qu’elle reste toujours ce déchirement du réel que ne perçoit que celui qui y est sensible.

Le gouffre est le second visage de l’absolu, car le miracle n’existe que comme pendant de l’abîme.

Cette même fascination pour le réprouvé et le réprouvable, qui habitat Genet tout au long de sa vie, le mène sans rupture de continuité dans le même livre à la sexualité et singulièrement aux rapports homosexuels, dans un univers où tous les rapports entre hommes deviennent érotisés, de façon latente ou assumée.

Pardon, il ne faudrait pas dire « assumée » chez Genet, car le tabou qui interdit aux hommes d’aimer les hommes subsiste étrangement, parmi ces hommes qui se désirent ou qui se prennent, s’allument ou se frôlent.

Le tabou n’est pas dans les inhibitions de l’auteur mais dans la somme des petites pudeurs de ces hommes qui s’enculent en se disant l’un à l’autre faut pas croire, j’suis pas un pédé, j’aime les filles.

Et en effet, les filles ne sont pas forcément exclues, ce qui serait exclu chez ces hommes jeunes ou âgées qui veulent tous être des durs dans l'oeil de l'autre, ce serait de passer pour une lopette.

Mais les bouches disent une chose et les corps fasceyent sous le vent de l’émoi, physique mais pas seulement, qui lie l’attraction des corps et la recherche du double, de l’autre soi-même.

Lorsqu’une femme passe dans ce livre aux splendeurs masculines, elle navigue hors le monde.

Les femmes ici obéissent à des logiques féminines qui tentent en étrangères d’appréhender ces hommes virils et si peu déchiffrables, qui relâchent dans leurs bras sans que jamais elle ne puissent croire à la solidité de l’amarre.

Tout l’ouvrage s’érotise autour de ces troubles rencontres masculines et chacun de ces hommes, d’un angle différent, s’émeut d’autres hommes.

Autant de rencontres homosexuelles et pourtant toutes différentes, loin des stéréotypes. Ce sont tous des êtres humains face à leurs désirs et à leurs gênes, troublés par le regard du monde et leur propre jugement, hésitants sur le fil de cet interdit omniprésent.

Face au crime ou à la transgression, une même opération s’impose à Genet et à son Querelle, un besoin irrésistible de prosaïsme. Il faut rendre le crime utile en l’associant à un vol, même si les butins de Querelle sont dissimulés de part le monde, non pour être consommés mais pour peupler les ports de relâche de phares secrets, comme autant d’étoiles pour qu’elles brillent toujours.

Il faut aussi justifier la brûlure des corps qui se dévorent : Nous on s’amuse, c’est tout. On a bien le droit.

Mais ces raisons invoquées ne sont que les pelures de la vie, elles dévoilent au cœur une magie qui est la trame de l’univers de Genet.

On peut différer longtemps de lire Querelle de Brest, en raison de ses inconfortables sujets, mais quand la rencontre se fait, les cloisons du jugement tombent devant l’évidence d’un chef d’œuvre littéraire.

 

 

 

 

 

 

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© La Vénus Littéraire (2005-2008)
ISSN 1960- 6834 - délivré par ISSN France - BNF