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Radeaux et corps médusés
d'Elizabeth Prouvost

 

Le noir, des corps, la nuit qui crie, l’eau peut-être, indissociable de l’abîme qui guette, des fauves invisibles ou humains qui hurlent dans le silence des photos.

Les panneaux d’Elizabeth Prouvost mettent en scène en noir et blanc l’homme rendu au plus brut de son gouffre par la lutte pour la survie. Ses radeaux humains, auxquels elle travaille depuis des années, médusent qui les regarde par leurs ténèbres. Rien que des corps dévoilés dans le noir et votre imagination qui se frotte à ses visions.

Elle expose dans la galerie Agathe Gaillard, qui a déjà accueilli des photos de Cartier-Bresson et beaucoup d’autres, y compris dans le registre du vertige des corps, les photos et montages de Pierre Molinier.

La sexualité intrinsèque des corps nus n’effraie pas Elizabeth Prouvost, déjà auteur entre autres de ‘un Bloc d’Abîme’, photo prix décernée cette année par le Prix Sade à Jacques Chessex, et d’une expo photo sur Mme Edwarda, inspirée par Georges Bataille.

Mais la nudité des hommes et des femmes est ici confrontée au désastre. Celui du naufrage, celui de la mort assurée de la plupart et de la survie aléatoire de soi.

Prouvost ne commente pas les images, nous livrant a leur brutalité et au miroir de nos monstres et de nos fantasmes. S’agit-il de corps atrophiés, d’agonie, de sauvagerie ou de cannibalisme ? Ou au contraire de la beauté irréductible du corps humain et parfois, au-delà de l’abysse, de l’échappée de l’âme au dessus des eaux noires ?

Quelle que soit la réponse, votre réponse, c’est un Grand Œuvre que nous offre Elizabeth Prouvost, décanté dans son atelier de photographie comme dans un laboratoire d’alchimiste. Elle réalise la transmutation des corps en or, un or noir qui est la marque de cette photographe de l’extrême humain.

 


RADEAUX DE L'HUMAINE CONDITION

          

Il y a longtemps que la nef a sombré. Elle avait à peine pris le large que la tempête en avait eu raison.
Hommes et femmes ne s'étaient pas encore ébroués sur le pont. Ils n'avaient pas salué le lever du jour. Ils avaient seulement compris qu'ils étaient nus et que honte et douleur ne les lâcheraient jamais. C'était leur seul bagage lorsque la nef s'ouvrit par le fond. Ceux qui le purent s'emparèrent des radeaux et s'abandonnèrent à l'espace et au temps. Il n'est pas de plus juste image pour donner forme essentielle à la condition humaine.

           Des vagues déferlent, à présent, dans la nuit sans issue, dans cette ténèbre existentielle qui forme le lieu entier de l'atelier d'Elizabeth Prouvost. Comme une réminiscence des commencements, elles portent encore les noms des convulsions initiales dont le monde périt: Folie, Douleur, Amour, Dévoration, Rapt, et leur postérité d'horreur, Damnés, Pendus, Métamorphoses, Crucifixion. La charge est au plein dans la pulsion, l'enchevêtrement, la houle charnelle, l'exaltation centrifuge, la danse qui rampe et qui bouillonne, qui érupte et s'effondre. On ne voit pas les rouleaux de vagues et creux de mer qui agitent le radeau et le précipitent vers la fin sans fin, proférée depuis toujours par tous les oracles. Mais on a le spectacle des rescapés pour illustration du destin humain: la beauté ravagée, le désir affolé, la chair ressassée, la prolifération et le grouillement sans échappatoire.

Telle est la partie visible du cataclysme, dépouillée des oripeaux, que seraient , dans une fresque romantique, l'ouragan, le déluge, le raz de marée. Ici, le pittoresque est supprimé et sublimé. Il ne reste que les corps saisis dans leur total dépouillement, abandonnés à la fureur interne qui les hante, qui les dresse et les plie et les ouvre jusqu'à la transe, là où l'horreur se transcende elle-même en inspiration chorégraphique et déchirure de la beauté: femme en son remous, homme sur le versant, amants dans la tourmente-être de spasme, entre agonie et résurrection, aveugles et déments, embarqués sans explication pour une fugace éternité.

Claude Louis-Combet

 

Les radeaux
du 11 mai au 2 juillet 2011

Galerie Agathe Gaillard
3, rue du Pont Louis-Philippe
75 004 Paris

 

 

 

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