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Robbe-Grillet au rendez-vous des fantasmes

 

L’œuvre littéraire du chef de file du nouveau roman est lardée de clefs d’interprétations contradictoires qu’il n’a cessé de vouloir saborder, faisant preuve d’une allergie susceptible à toute catégorisation hâtive.

De faux-semblants en fausses pistes réfutées, il a construit un discours dénudé, regard cru sur un univers humain fragmenté. Gare à qui veut l’interpréter d’autant que depuis la coupole de l’académie française, l’immortel est encore vif.

Pourtant, à le lire au travers nos propres lorgnettes, tout Robbe-Grillet semble hanté, dans ses sujets comme dans les moyens utilisés, par une écriture du fantasme.

Du voyeurisme (Le voyeur – 1955) à la jalousie obsessionnelle (La Jalousie – 1957), de la prostitution élégante (La Maison de rendez-vous – 1965) au jeu trouble de la fascination et du crime féminin (Glissements progressifs du plaisir – 1974), la bibliographie de l’auteur ressemble au catalogue des déviations de la chair et de la passion.

Encre érotique ? Pas nécessairement. La sorte d’écriture blanche adoptée par Robbe-Grillet ne traque pas la monté du désir, au lieu d’investir la mise en scène, elle la dissèque dans des sortes de story-boards dyslexiques, relatés avec la voix distanciée des clichés. Lichtenstein et la pop’art américaine détournaient les imageries commerciales ou les héroïnes de comics, Robbe-Grillet capture sous sa loupe les feuilles abandonnées des magazines et le papier glacé fragmenté des fantasmes. Mais la découpe dans l’œil du second n’a pas la futilité grinçante des représentations des premiers. Ses fabrications relèvent de la manufacture à fantasmes. La Maison de rendez-vous tourne autour et retourne, de façon obsessionnelle, une poignée de fantasmes.

Quelques clichés seulement sur lesquels l’auteur, tel un caméraman au métrage de pellicule illimité, s’obstine à revenir sous autant d’angles qu’il y a de pages au livre : 1 - une eurasienne aux fines chaussures à brides de cuir en croix sur son pied nu, couvert d’un bas, promenant le chien noir qui la tire, la protège, la menace ; 2 - une photo sur la page intacte, déchirée, souillée, jetée d’un journal, polaroïd, magazine chinois, anglais, illisible ; 3 - la rencontre dans la pièce en haut de l’escalier avec un auteur, un espion, un meurtrier, une victime ; 4 – la maison de rendez-vous violée par l’intrusion de la police vingt fois répétée et décrite avec des détails modifiés. Tous ces points de concentration obsessionnelle exténuent le narrateur dans une tentative de cerner de plus près une réalité qui perd à chaque nouveau récit autant de consistance qu’elle en gagne.

Le modèle narratif fascine et égare, le kaléidoscope pour nous ne peut pourtant que rappeler le matériel des fantasmes, éclaté dans des magazines ou sur la toile au fil de pages cuir et chair, morcelé en fragments d’un tout qui n’est jamais recomposé. Pareillement, les affiches murales, les papiers glacés des revues, nous renvoient en éclats disjoints des reflets érotiques et chic, homo et beaux, SM tendance, les terreaux de nos propres fantasmes. Tout cela est morcelé à un point jamais atteint précédemment.

Robbe-Grillet a devancé dans ses mécaniques littéraires de quelques décennies (ou devrais-je plutôt dire d’une vie, la sienne) une réalité qui est celle de notre galerie de miroir de plus en plus quotidienne. La capacité prophétique de l’écriture, qu’atteint parfois sous différents visages le génie, ne pouvait se chercher chez cet homme dans la teneur de ses récits. Il a trop constamment cherché à renier toute légitimité à l’intrigue dans ses romans. Mais cette projection dans l’écrit d’un futur qui nous rattrape, en même temps qu’un présent qui nous habite, était peinte dans la structure même de ses écrits.

En amuse-bouche, pour vous leurrer avec un fragment de plus, trois phrases tirées de La Maison de rendez-vous :

« L’étroite jupe entravée, fendue jusqu’aux cuisses, des élégantes de Hong-Kong se déchire d’un coup sous une main violente, qui dénude soudain la hanche arrondie, ferme, lisse, brillante, et la tendre chute des reins. Le fouet de cuir, dans la vitrine d’un sellier parisien, les seins exposés des mannequins de cire, une affiche de spectacle, la réclame pour des jarretelles ou pour un parfum, deux lèvres humides, disjointes, un bracelet de fer, un collier à chien, dressent autour de moi leur décor insistant, provocateur. Un simple lit à colonnes, une cordelette, le bout brûlant d’un cigare, m’accompagnent pendant des heures, au hasard des voyages, pendant des jours. »

Robbe-Grillet, mon ami, mon frère, l’obsession dans l’œil de ton narrateur t’ouvre sans conteste les portes de nos passions partagées.

 

       

 

 

 

 

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