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Souvenirs du Triangle d'Or
d'Alain Robbe-Grillet

par Julya

 

Un hérisson littéraire, voilà ce que m'évoque ce livre. On ne sait pas quel bout le prendre et pourtant, pour avoir entre-aperçu la chair rose et tendre dissimulée, juste là sous les épines, on ne rêve que de le coincer quelque part pour, délicatement prendre en main l'une de ses épines effilées ou carrément à pleines mains, comme à bras-le-corps, le retourner, sachant que la douleur de l'opération sera récompensée par l'accès enfin possible à la peau vulnérable, sans défense, palpitante, du récit dépouillé de ses embûches.

"Impression, déjà, que les choses se rétrécissent. Ne pas trop se poser de questions. Ne pas se retourner. Ne pas s'arrêter. Ne pas forcer l'allure. Sans raison visible, sans raison". Ces premières phrases sont comme un guide, un manuel du comment prendre le hérisson.

Les descriptions des lieux, des choses, des gens, sont cliniques, cinématographiques même, tenant compte de l'angle, de la variation de la lumière.

Les phrases sont parfois si longues qu'elles vous enveloppent tout entier, vous enserrent, vous étourdissent : "Immobile à nouveau, oui, sans doute, mais avec quelque chose de provisoire, de fragile, ou de tendu, comme si régnait sur tout ce calme encore invisible une menace, une peur, un arrêt de mort déjà prononcé, silencieux toujours, oui, sans doute, mais avec un presque imperceptible souffle, ou sifflement, comme du vent sans force apparente qui déplace un à un cependant les grains de sable sur la plage, pour les transporter de manière insensible vers la terrasse abandonnée où ils s'accumulent peu à peu en petites rides sinueuses, parallèles, sur les planches grises disjointes qui se raccordent ici sans solution de continuité avec la très faible pente au sol pulvérulent, inégal, façonné par le moutonnement des innombrables pas de la veille, ou des jours précédents, jusqu'à l'eau de nouveau étale, oui, sans doute, mais qui se brise encore à marée haute en une minuscule vague sans cesse répétée sur elle-même, avec un doux chuintement périodique, si régulier que l'on pourrait lui aussi ne pas l'entendre tant il fait partie de ce décor figé par l'aube, comme l'on pourrait aussi ne pas apercevoir le lourd vol sans bruit d'un pélican pâle qui s'éloigne au ras de l'eau vers la gauche, longeant la terme ferme à dix mètres environ, parallèlement à la ligne du rivage marquée par un feston d'écume, vite évanoui et aussi rapporté par la vaguelette inlassable, invisible de toute façon depuis l'endroit où je me trouve, trop loin, trop bas, trop en retrait."

On suit le narrateur, qui lui-même ne semble pas très bien savoir qui il est : "l'homme est seul, dans le silence, au milieu de la cellule. Et peu à peu, comme avec prudence, je constate que c'est moi, probablement".

Cigarettes soporifiques, pomme verte croquée par une Eve ingénue, chaussure à talon aiguille perdue par une Cendrillon en péril, cuissardes de chevreau blanc dissimulant une seringue, fourrure maculée de sang, les fétiches s'accumulent, semant au travers du récit des petits cailloux qui vous égarent.

Des symboles comme des leitmotiv reviennent tout au long du récit, lancinants, révélant leur sens tout autant que leurs contrastes : les rues toujours désertes, la plage grouillante de monde, les lames d'acier entrouvertes qui forment une jalousie au milieu d'un judas carré, espion et juge, les gouttes cristallines, perles d'eau musicales, sphère de Celluloïd blanc, opalescent, translucide, très brillant, de la forme d'un oeuf, qui ne sont pas sans évoquer "l'oeuf-oeil" de Bataille, les algues-cheveux, les sexes-coquillages, les lourds oiseaux - corbeaux de jais, pélicans ou bien phénix.

Les lieux sèment eux aussi la confusion, tout n'est que dédale de portes sans ouvertures, de couloirs sombres et étroits se tordant en boyaux interminables, de fenêtres murées, de miroirs sans tain, de boutiques munies de cabines d'essayageà double fond, de scènes de théâtre entourées de petits cabinets privés, de quartiers fantômes et abandonnés, d'usines désaffectées, avec toujours, la proximité de l'océan comme ouverture improbable, fuite possible, piège certain.

Ce décor abrite une galerie de personnages distincts : les bourreaux et les victimes.

Les hommes tout d'abord, représentant l'autorité - inspecteur de police, médecin, militaire, juge, geôlier, père - inquiétants et cruels, et les femmes, toujours très jeunes, souvent qualifiées de vierges, à l'innocence provocatrice - jeune mendiante prostituée, étudiante pulpeuse, jeunes filles en fleur aux peaux dorées jouant sur la plage à demi nues, petite vendeuse de bouton de rose couleur chair, sans que l'on sache finalement qui des bourreaux ou des victimes présumées manipulent l'autre.

"Sans vouloir me l'avouer, je suis fasciné par son teint de porcelaine pale, par ses grands yeux cernés, par ses prunelles vert d'eau qui me fixent sans un tremblement des paupières, jouant à la perfection l'esclavage et l'imploration extasiée, par ses lèvres entrouvertes comme pour demander grâce, ou pardon"

C'est d'ailleurs elles qui occupent le rôle central de cette scène où se déroulent entrecoupées des scènes d'un érotisme cruel, "elles deviennent des petites déesses adorées par les fidèles dans le temple aux fantasmes", "les jeunes mariées et communiantes en robe de tulle immaculée sourient toujours de leur même air naïf, tendres brebris attendant le couteau du sacrifice".

"Poupées de porcelaine martyrisées, Sainte Blandine, Sainte Agathe, Sainte Violette, Sainte Claudine", écuyère en tutu blanc combattant un féroce taureau dans l'arène, petite fille indigène attachée à un pieu dans un marécage pour attirer les crocodiles, piège de chasseur, belle captive enchaînée avec chaînes et boulets en fonte, crucifixion sur croix de Saint André, communiantes agenouillées devant un prie dieu rouge et noir, les mains enchaînées par un chapelet, toutes comme sorties du livre découvert enfant par l'une d'elles, "Belles et bêtes" dont "la grâce juvénile de ces touchantes héroïnes aux tourments légendaires" n'a eu de cesse d'alimenter ses fantasmes d'adolescente, puis de jeune femme, comme le récit de "la belle Angélique, enchaînéeà son rocher, ouvrant de grands yeux avec un mélange d'effroi et d'abandon sur le chasseur dont la lance n'arrête qu'à la dernière seconde un monstrueux reptile, prêt à la dévorer vivante, elle gémissant alors d'un long râle de gorge comme si le fer brûlant pénétrait dans propre sexe exposé en pâture".

Découvrez vous aussi les "propriétés secrètes du triangle"...

 

 

 

 

 

 

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