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Rococo
une nouvelle de Manarante Gratteloup

 

Avec le printemps, m'est venue l'envie de faire peau douce, peau neuve. J'ai enfourché mon vélo et traversé les quartiers nord. En cette saison les hommes ont la langue pendante et le cerveau collant, et j'avais l'impression d'être une bombe intersidérale ce midi la. J'irradiais de leurs regards caressants.
 
Dans la cour arborée de mon hammam préféré, un gros chat blanc prenait un bain de soleil. L'entrée de l'établissement - une folie du XVIIIe siècle, anachronique dans ce quartier populaire et bigarré – était parée d'ombres somptueuses, soulignant les contours de bas reliefs aux visages androgynes, sirènes aux lèvres fendues de sourires subtils, paupières semi fermées sur des pupilles incrustées de cabochons d'ébène mates et veloutées.
 
J'ai grimpé quatre à quatre les marches, pressée de m'allonger sur la pierre chaude. Dans mon élan j'ai frôlé quelqu'un à l'étage des messieurs. Je me suis retournée pour m'excuser et suis tombée dans un regard noir huileux, opaque.
J'ai été troublée par les yeux en amande, le sourire allongé, la peau moirée. J'ai dit « euh bonjour », à quoi il n'a rien répondu, bien que j'aie cru voir ses lèvres articuler silencieusement les syllabes de mon prénom, avant de disparaître derrière la porte palière.
 
J'ai repris mon escalade plus lentement, un peu sonnée. L'image de son visage finement sculpté ne m'a pas quittée tandis que je retirais mes vêtements.
Le vestiaire, ouvert sur le salon de repos, bruissait de gloussements, de chuchotements. J'ai reluqué les filles et les matrones à volonté, car c'est un rituel : en maillot de bain à la piscine ou la plage, on s'épie la bouche pincée - nues aux bains on se regarde avec franchise. J'adore ça.
 
Après le salon et la salle de repos vibrante de clarté, je suis entrée dans la pièce chaude, étroite, obscure, pleine de brume et d'une quiétude moite. Je devinais une silhouette unique. Je me suis allongée à l'angle opposé et j'ai fermé les yeux.
 
Longtemps j'ai dérivé, bercée par la douce puissance de la vapeur. Dans mes rêveries flottait un sourire énigmatique, beau et dur comme la pierre.
 
Plus tard, les murs se sont rapprochés. L'ambiance est devenue pesante, irréelle.
« L'endroit est désert depuis trois siècles », a murmuré une voix. Un rire a ricoché dans un bassin. Au-dessus de moi, le jeune homme se penchait, entièrement nu, l'air ironique et dédaigneux. Il chuchotait mon prénom.
 
Je me suis réveillée en sursaut, épouvantée, la poitrine douloureuse. Il régnait un silence écrasant, troublé seulement par les coups brutaux de mon coeur. J'ai couru, j'ai glissé. J'ai poussé la porte de tout mon poids. Enfin je me suis retrouvée à la lumière.
Là j'ai aspiré à pleine gorge l'air plus léger. On entendait un clapotis. Je savais ce qu'il me fallait. De l'eau froide.
 
Aux douches ne restait qu'une cliente, jeune à en juger par son dos, ses fesses, sa taille mignonne, aux courbes suaves. Peau de marbre. Je me suis tournée face au pommeau pour me rincer.
 
Je me suis assise sous le jet, yeux fermés, en paix, jouissant de la fraîcheur. La jeune fille, tête renversée, démêlait sa longue chevelure brune et lisse. Quand j'ai fermé le robinet elle s'est redressée et j'ai vu son visage.
 
Mon sang s'est figé. Cet oeil étiré, cette moue. C'était la jumelle de mon éphèbe du premier étage !
 
Elle m'a souri malicieusement et a tourné les talons. Peut-être a-t-elle fait un geste ? En tout cas je l'ai suivie.
 
Sur les matelas chamarrés du salon, elle s'enduisait d'une huile épaisse et odorante, me dévisageant sans ciller.
Maintenant la ressemblance semblait moins certaine. Ses yeux n'étaient pas sombres comme ceux du garçon entr'aperçu plus tôt, mais d'un vert lacustre, hypnotique.
Elle m'a tendu le flacon et je l'ai imitée geste pour geste - nuques courbées, ventres veloutés, hanches à volutes, sa poitrine minuscule, mes seins fastes.
Aux épaules, elle m'a saisie au vol. Je me suis étendue pour elle.
 
Son parfum épicé, anis, cardamome. Ses menottes potelées attisant mes reins. Ses cheveux dénoués qui coulent sur moi. Sa bouche qui m'effleure, ses doigts de merveilles. Un baiser posé sur mon oreille. Mon souffle devenu haletant qui se mêle au sien. Ses lèvres groseilles écrasées sur ma langue.
 
J'ai bu sa petite chatte laiteuse, écarté le rideau, fin trait noir du velours pubien. Mignonne, sa rose s'ouvrant pour moi était douce au vertige. Je tétais ses fluides célestes, je pinçais ses pépins de tétins. Elle a joui sans bruit, ombre de soupirs, spasmes ondoyants, orgasme de poupée.
 
Et puis elle s'est redressée vivement et m'a faite rouler, à quatre pattes, écartant mes fesses, passant sa langue pointue au coeur vivant de l'oursin, vulve, anus. Tout à coup plus forte, presque virile.
 
Elle derrière moi, je pouvais rêver. J'ai eu ce désir bizarre, comme si elle avait été homme, qu'elle me pénètre. Tellement envie que je me suis mise à y croire. J'ai toujours cru à mes désirs. Il suffit de le vouloir assez, de dire les bons mots. J'ai dit : « Maintenant ! »
 
Elle m'a entendu. Sans crier gare, elle m'a pénétrée, brusquement, profondément. D'où diable pouvait-elle faire ça ? Comment ? Comment me prend-elle si entièrement ?
J'ai voulu regarder mais la démone me tenait fermement par les cheveux et s'était emparée de mon sexe au point de me paralyser.
 
C'était si bon, si gainé, si plein, il fallait que je sache. Je me suis démenée et retournée - et je l'ai vu, lui. Son sexe de jeune mâle en moi. Le phallus, l'idole. Beau et dur comme la pierre.
Il m'a donné de son sourire de Joconde et m'a enfoncé un de ces coups de reins qui touchent au divin. J'ai cédé à son talent.
 
Je me suis glissée sous lui, son visage pour horizon, ses iris de jais sertis de jade.
« Sauvagement baisée », je pensais. Je transpirais. Je pleurais. J'étais sienne. Les murs gémissaient.
 
Le soleil baissait au moucharabieh, son haleine a changé. M'est revenu le goût de poivre et d'anis des baisers de sa gémelle, tout à l'heure.
Sous mes paumes curieuses, j'ai senti, mirage palpable, poindre ses tétons, s'affiner sa taille, s'arrondir ses hanches.
J'ai vu, je l'ai vue c'est tout, s'affiner subtilement la ligne de son nez, se recourber aérienne la pointe de son sourcil, se muer en eau claire son oeil. Sa morphologie se sublimait. Il devenait une.
Comme dans le temps suspendu et accéléré des rêves, l'univers immobile a basculé d'un pan : la créature était féminine à nouveau - mais sa longue verge restait sculpturalement dressée dans mon fourreau. Immuable érectile. Mat perpétuel. Pivot du monde au centre de nous.
 
Elle m'a fourré une langue vivace entre les lèvres. Elle m'a aimé violemment, sans limites, avec dévotion, ma faunesse.
C'est de mordre son sein de fille, qui m'a achevée. Et quand j'ai râlé, disloquée, éperdue, elle a maintenu sa fermeté, son lent va et vient, et m'a murmuré à l'oreille: « N'en perds pas une goutte ma bien-aimée: on ne jouit comme ça qu'une fois par siècle ».
 
Je me suis endormie sous elle, elle dans moi. Son poids surnaturel m'a réveillée, je l'ai repoussée. « Je dois partir, j'ai dit, j'ai des trucs à faire ».
« Reste… on a l'éternité ». Une voix d'or, juteuse, capitonnée, et les mains qui se tordent.
« L'éternité m'emmerde » j'ai rétorqué, et c'était vrai : j'avais des trucs à faire. Je me suis rhabillée en vitesse, l'ai serrée fort dans mes bras, et j'ai dévalé les marches avant qu'il ne fasse vraiment nuit.
 
En passant le porche je me suis retournée pour faire un petit signe d'adieu à la sirène sculptée au fronton. J'ai enfourché mon vélo et brisé l'air.
En bas de la rue Ménilmontant le soleil rougeoyant s'empalait sur la tour eiffel. J'ai pédalé à toute berzingue, pour prendre de l'élan.

 

 

 

 

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