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Splendide Casanova

 

L’histoire et la légende ont réduit Casanova au séducteur impénitent qu’il fut. « Tout se passait comme si toutes les femmes d’Europe n’eussent formé qu’un sérail destiné à mes plaisirs. » C’est oublier l’aventurier, tour à tour abbé, musicien, magicien, espion, diplomate, escroc, repris de justice et charmeur sachant attirer les mécènes. C’est oublier le philosophe ; mais aussi l’écrivain. Son œuvre littéraire, Histoire de ma vie, directement rédigée en français, met sa vie en scène, celle d’un esprit libre d’agir et de penser. « Dans les Mémoires de Casonova, écrit Renée Dunant en 1926 dans La revue des lettres, on pourrait très facilement reconstituer une interprétation, à la fois individuelle et sociale du monde. On y récolterait sans difficulté une morale, une psychologie et une logique, voire une sociologie. » Et même s’il y revendique cent vingt-deux conquêtes féminines (dont sa propre fille, qui s’avérera finalement être sa petite cousine), il est loin d’être Don Juan qui reste avant tout un personnage de fiction. Casanova n’a en effet pas grand-chose à voir avec le personnage de Tirso de Molina auquel il est souvent comparé. Certes, c’est un coureur de jupons, un jouisseur infidèle et débauché. Mais ce n’est pas un pervers, cynique, égoïste et manipulateur. Jouisseur et libre-penseur, il n’avait en lui rien du collectionneur sans scrupule. On est loin des mille trois maîtresses de Don Juan, à en croire Lorenzo da Ponte, le librettiste du Don Giovanni de Mozart. C’est un homme libre, et qui le restera, envers et contre tout, même dans la déchéance de ses dernières années.

Son ami le prince Charles-Joseph de Ligne dresse dans ses Mémoires (1828, tome IV), un portrait tout en « nuances » : « Ce serait un bien bel homme s’il n’était pas laid ; il est grand, bâti en Hercule, mais a un teint africain ; des yeux vifs, pleins d’esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l’inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l’air féroce, plus facile à être mis en colère qu’en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire. Il a une manière de dire les choses qui tient de l’Arlequin balourd et du Figaro, ce qui le rend très plaisant. Il n’y a que les choses qu’il prétend savoir qu’il ne sait pas : les règles de la danse, celles de la langue française, du goût, de l’usage du monde et du savoir-vivre. Il n’y a que les comédies qui ne soient pas comiques ; il n’y a que ses ouvrages philosophiques où il n’y ait point de philosophie ; tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf, du piquant et du profond. C’est un puits de science ; mais il cite si souvent Homère et Horace, que c’est de quoi en dégoûter. La tournure de son esprit et ses saillies sont un extrait de sel attique. Il est sensible et reconnaissant ; mais pour peu qu’on lui déplaise, il est méchant, hargneux et détestable. […] Il est fier parce qu’il n’est rien. Rentier, ou financier ou grand seigneur, il aurait été peut-être facile à vivre ; mais qu’on ne le contrarie point, surtout qu’on ne rit point, mais qu’on le lise ou qu’on l’écoute ; car son amour-propre est toujours sous les armes. Ne lui dites jamais que vous savez l’histoire qu’il va vous conter ; ayez l’air de l’entendre pour la première fois. Ne manquez pas de lui faire la révérence, car un rien vous en fera un ennemi. Sa prodigieuse imagination, la vivacité de son pays, ses voyages, tous les métiers qu’il a faits, sa fermeté dans l’absence de tous les biens moraux et physiques, en font un homme rare, précieux à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup d’amitié de la part du très petit nombre de personnes qui trouvent grâce devant lui. »

Giacomo Girolamo Casanova né en 1725, fils d’une comédienne à Venise, court déjà la gueuse dès l’adolescence et trousse les servantes. Après de brillantes études, il préfère aux hautes fonctions ecclésiastiques les aventures de la vie picaresque. Il sillonnera l’Europe tout entière sous des identités d’emprunt, changeant de pseudonymes comme de chemises. Il se crée de toutes pièces un titre de chevalier de Seingalt, prononcé Saint-Galle, et publie en français sous le nom de Jacques Casanova de Seingalt. En quête d’une extraction sociale que sa naissance ne lui a pas donnée, il courtise les princes et séduit les femmes. Ses frasques amoureuses, ses prises d’opinions subversives et ses malversations financières font de lui la proie idéale des inquisiteurs d’État. On accuse le libertin d’actes d’impiété, d’impudeur, de lascivité et de volupté. Il est arrêté et jeté dans la prison d’État qui jouxte le palais du Doge, dans un cachot situé sous les toits en plombs, où l’on ne peut se tenir debout. Il va y rester deux ans, avant de s’en évader. Nul avant lui n’a réussi un tel exploit ! Nous sommes à l’aube du 1er novembre 1756. Le récit en a été rédigé par Casanova lui-même dans ses Mémoires, à la fin de sa vie.

Son œuvre autobiographique Histoire de ma vie, participe à la réputation sulfureuse de son auteur. De 1789 à sa mort, le 4 juin 1798, durant les treize dernières années de sa vie, au château de Dux, où il était bibliothécaire du comte de Waldstein, neveu du prince de Ligne, Casanova rédigea les Mémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui même. L’histoire de ce manuscrit, considéré comme l’un des témoignages les plus précieux sur l’Europe du XVIIIe siècle, est à l’image de la vie de son auteur, rocambolesque.
En 1820 un de ses neveux vend le manuscrit à un éditeur allemand, Friedrich Arnold Brockhaus à Liepzig, qui le fait traduire et le publie (1822-1838) avec quelques aménagements liés à la censure de l’époque. La première version française, dite édition Tournachon-Molin (1825-1829) ne sera qu’une retraduction bâclée. En revanche, Brockhaus voulant investir le marché francophone, propose une édition à partir du manuscrit original (1826-1838), confiée un professeur de français en Allemagne, Jean Laforgue, qui adaptera le manuscrit à la morale de l’époque, n’hésitant pas à toiletter le texte original, récrire des passages, supprimer des italianismes, voir même des passages qu’il considère être des complaisances pour l’Ancien Régime. Cette « manipulation » fera néanmoins autorité durant un siècle et demi… Viendront une réédition Garnier, populaire et à bon marché, en 1880, puis la réédition de la Sirène (1924-1935), celle de la Pléiade (1958-1960), l’intégrale Brockhaus-Plon (1960-1962) et enfin la réédition « Bouquins » (1993, réimprimé en 1999), devenue l’édition française de référence. Entre-temps circuleront des contrefaçons et des éditions pirates (on parle de… 500 éditions remaniées en un siècle et demi !), telle que la version dite Busoni (1833-1837) pour laquelle l’éditeur parisien Paulin n’hésita pas à demander au journaliste Philippe Busoni d’ajouter des épisodes « inédits ». À tel point qu’on croira durant un temps à l’existence d’un second manuscrit…

Pendant un demi-siècle, les grandes bibliothèques et les collectionneurs rêvèrent de mettre la main sur les précieux feuillets. En 2007, les Brockhaus contactent l’ambassadeur de France en Allemagne : ils sont prêts à céder les 3700 pages du manuscrit. Le président de la Bibliothèque nationale de France se rend discrètement sur place pour expertiser le texte, mais n’a pas les moyens d’acquérir le document. Et ce n’est que grâce à un mécène voulant demeurer anonyme que la transaction s’effectuera finalement en 2010 pour 7,5 millions d’euros. Gallimard qui a annoncé une nouvelle édition en Pléiade, propose un avant-goût constitué de fragments d’Histoire de ma vie, Le bel âge, tandis que la BnF organise une exposition, « Casanova, la passion de la liberté ». C’est parce que sa vie fut démesurément outrancière qu’il est devenu une légende, un mythe positif, un symbole, celui de la séduction, là où il aurait pu n’être qu’un monstre dans l’inconscient collectif. La vie de Casanova est tellement ancrée dans la démesure, l’excès, l’outrance, le scandale, la provocation, qu’elle en devient géniale.  

 

 

 

 

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