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Prix Sade 2007
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Salopes (the sluts)
de Dennis Cooper

 

Il y a une ironie bien sur à voir décerner un Prix Sade aujourd'hui. Le prix payé par le marquis libertin mais aussi provocateur récidiviste, pourfendeur d'hypocrisies contre toute morale et tout pouvoir, fût de passer trente années de la Bastille à Charenton, trente années pour prix de sa révolution personnelle. Sa liberté peut être insupportable à certains mais il en a payé le prix jusqu'au dernier centime, sans rechigner.

Comment ne pas mettre en contraste le destin de cet acharné de la liberté absolue, allant jusqu'à l'aliénation de la sienne, et le soupçon de coterie privilégié que l'on associe à ces institutions que sont les prix littéraires. Pourtant, ce nouveau prix Sade 2007 ne peut qu'appeler le respect, de celui que seul l'insupportable, le plus extrême peut convoquer. Un pas de moins et la provocation n'eut été qu'un jeu intellectuel, mais ce pas est franchi par Dennis Cooper et il le met sur une autre orbite.

Salopes, "the Sluts" en américain, le titre lui même est encore trop poli par l'usage pour dévoiler l'emploi qu'en fait Cooper, pour forger l'image spectrale au travers commentaires et témoignages sur le net, d'un jeune prostitué peut-être majeur, offert ou s'offrant à toutes les pratiques et tous les abus que recèle les plus sombres franges des sous-communauté homosexuelles, dans ce qu'elles peuvent atteindre de plus sordide, comme elles peuvent atteindre d'autre fois au plus sublime.

Brad n'est pas le narrateur mais le 'narré' de ce livre, l'objet raconté à cent voix par autant de témoignages anonymes, déréglés, d'inconnus qui au bout de l'enfer du web décrivent avec un plaisir certain leurs vices et les sévices qu'ils lui ont fait subir, sans que la part de la réalité et celle de la dérive de chaque personne qui poste les messages puisse être faite.

Au ton plat et sans pathos dont sait user l'auteur, s'oppose l'écriture empestant les fantasmes étalés par la communauté postant sur ce site destiné à permettre l'échange d'information sur les prostitués mâles qu'achètent les uns et les autres, avant de poster leurs appréciations techniques et froides parfois jusqu'à l'atroce. Facette après facette, s'écrit ainsi l'histoire de ce Brad dévasté et prostitué par son double, un Bryan qui au travers les autres, semblent ne rechercher que sa destruction, comme il fait subir les pires outrages à d'autres, pour les punir de ne pas être Lui.

Dennis Cooper est un auteur complet, à l'écriture irradiante de ses sombres maléfices, qu'il promène stylistiquement de la poésie (le recueil Dream Police) à l'essai, mais qui revient toujours au roman, si l'on appelle roman ses recherches construites autour des formes nouvelles du monde qui nous recouvre. Les formes épistolaires d'un Choderlos de Laclos sont transposée par lui dans tout ce qui fait l'univers obsessionnel dans lequel, enserrés dans le filet d'une toile mondiale, nous coulons.

Salopes est désincarné comme notre époque et ses narrateurs obsessionnels anonymes font au bout du compte des bourreaux beaucoup plus terrifiant qu'une Merteuil et un Valmont. Pas de défaite finale possible pour ce tentaculaire monstre, broyant celui dont on parle avec autant d'esprits pervertis qu'il peut y avoir de posts à un blogs.

Et si tout cela était imaginaire, fruit délirant de fantasmeurs pervers ? Et si tout cela était vrai, fenêtre ouverte sur des enfers bien actuels ? Interviewé, Dennis Cooper se garde bien de répondre. Il laisse ouverte les cages de l'horreur, vous laisse libre d'aller regarder si vous voulez, mais si vous l'avez lu le cauchemar est déjà imprimé sur vos rétines.

Finalement, l'ombre de Sade est bien là. Un Sade auquel il aurait peut-être été ajouté un talent encore plus flagrant d'écriture, ou du moins une écriture plus adaptée à nous frapper en plein à l'estomac aujourd'hui, sans que rien ne soit enlevé de la capacité à plonger au fond de l'abîme pour peut-être, ramener un peu de vérité à ce jeux des mensonges.

N'essayez pas ce livre si vous n'avez pas le cœur suffisement bien accroché.
Mais si vous voulez vous râper à l'âpreté du jour,ouvrez-le.

 

 

 

 

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