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Un roman sentimental
ou le mobile de la perversion extrême,
d'Alain Robbe-Grillet

Article rédigé peu avant la mort de l'auteur,
par le Prof. Raphaël Frangione

« Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi ».
A.Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient, Ed. de Minuit, 1985.

Les parcours des auteurs se croisent, s’imbriquent. Certains noms suggèrent à eux seuls une époque, une littérature. C’est le cas d’Alain Robbe-Grillet, considéré comme le gourou du Nouveau Roman, celui qui, dans les années cinquante, a révolutionné les mécanismes narratifs.

Mais, derrière les idoles se cachent, assez souvent, des imprévus. Il arrive que les œuvres soient moins brillantes et la discrétion devienne impudence, effronterie audacieuse qui choque et dégoûte. Et pourtant, il serait sans doute injuste de les laisser sombrer dans l’indifférence, surtout si un récit mal réussi nous permet de souligner une caractéristique de l’auteur oubliée.

Il en va ainsi d'Alain Robbe-Grillet et de son dernier texte « Un roman sentimental » dont la lecture ne paraît pas du tout facile à cause d’une succession de tableaux, d’instantanés, de courts portraits de gamines anonymes. Tout un amas de petites scènes (au nombre de 239) visant, semble-t-il, à présenter un monde aussi improbable que touffu de passions tellement morbides à éprouver le vertige. Un monde fictif où de très jolies filles sont, en vérité, des victimes sacrificielles d’une perverse soif de jeunesse et de domination sur la vie. Un monde où le sexe, la folie, la perversion, une obsession, dirait-on, cérébrale dévorent les êtres, une sorte de vampirisme sans aucune forme de pitié, si bien affichée qu’on est tentés, après les premières cent pages, d’interrompre la lecture qui avance péniblement entre un éclat de sensualité et une intensité obscène.

Après « La reprise », roman d’espionnage se déroulant dans un Berlin de l’après-guerre, à l’âge de 86 ans, Alain Robbe-Grillet écrit un roman d’une étonnante perversité, un roman « sentimental » (vendu sous plastique ) , « un conte de fées pour adultes » pour l’auteur mais qui est pour nous la libération d’un moi longtemps masqué et retenu.

Sans nul doute, il s’agit d’une épreuve qui retient l’attention même s’il n’y a vraiment pas de quoi s’en vanter car son « roman » se nourrit voracement à la fois de textes lascifs du XVIIIe siècle et de romans paranoïaques de la plus mauvaise production érotique chinoise.
Même capacité d’arranger les mots, même refus de la subjectivité et de l’histoire, mais tout s’éparpille en une variété d’images à la longue étouffantes, voire infécondes. Au point qu’on a l’impression que l’écriture est précipitée dans un plat conformisme fait de battements de corps et d’attouchements sexuels au-delà de la décence. Tout est prétexte, dans ce texte surprenant, à la découverte du corps. On pourrait dire qu'Alain Robbe-Grillet écrit corporellement en recherchant une proximité apparemment frivole mais profonde avec ce qui lui reste de la vie. La palpation des corps et le plaisir venant de la vision des nudités féminines se mélangent comme des éléments absolument indispensables à rendre sa vie intime chargée d’émotions fortes, d’érotisme effréné.

On dirait que, maintenant, il n’y a plus que ses délires, ses fantasmes, ses pulsions personnelles qui le hantent. La vision réaliste d’autrefois s’est transformée en labyrinthe. Sa sérénité en impudence. Son amour-propre en goût du péché. Il semble qu'Alain Robbe-Grillet se complaise à s’égarer dans une réalité dominée par les vapeurs d’alcools, les drogues et la démesure pour se sentir plus vivant et plus proche de la matière, du premier âge, sans doute pour exorciser le dégoût et la mort.

Une grande maison, entourée d’un jardin rempli de fleurs. Au centre « une sorte de bassin d’eau claire(..) entre des roches grises aux formes arrondies, douces au toucher, accueillantes.. », est le théâtre d’une relation « éducative » ou mieux, de plusieurs relations. Un homme (à peine quarante ans), « sa rigide stature professorale », une main posée sur un livre ouvert, dans l’autre « une badine menaçante » , va livrer ses conseils à sa fille Gigi, quinze ans, sur la lecture d’un passage tiré de la meilleure tradition érotique du XVIIIe siècle. Leur entente est parfaite et la fillette est rangée et heureuse de pouvoir appliquer les enseignements appris. Un rapport de subordination, certes, mais qu’elle accepte de bon gré et qu’elle transmet aux autres pensionnaires, toutes très jeunes, acquises lors d’une vente exceptionnelle dans un château médiéval. La petite Lolita se laisse conduire aisément par son père-dirigeant depuis la mort prématurée et mystérieuse de sa mère Violetta (elle avait quatre ans). La seule règle à l’intérieur de la demeure-cachot c’est la condescendance et elle fait tout pour qu’elle soit toujours respectée.

Il importe peu, cet endroit, en vérité. Ce qui semble singulier, c’est la tendance d’attirer le lecteur vers une issue féerique, comme si la vie était là, comme si, au lieu de s’accrocher à une identité précise, on avait recours à l’imagination perpétuellement renouvelée jusqu’à l’obscénité. C’est une fuite, semble t'il, vers un monde inexistant à la recherche d’émotions autrement plus efficaces, plus fortes. Les affres de l’humiliation et de l’instabilité psychique plutôt que la peur de la normalisation et de la solitude. Paradoxalement, Alain Robbe-Grillet tient à nous rassurer : le vrai paradis est là et l’accès n’y est pas donné. L’administration est féroce (c’est le père qui tient à l’organisation de la maison), la loi impitoyable (les fillettes qui commettent des fautes sont sévèrement battues et punies), les bons sentiments sont bannis.

Et alors, à prendre ou à laisser ?
A prendre mais………à condition qu’on ne souffre pas du mal de mer.
« Un roman sentimental » n’est qu’un roman et « ça fantasque ! »

 

 

 

 

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